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France-Afrique : la thèse russe de Macron bousculée par des arrestations à Nairobi

Des militants anti-France ont été arrêtés mardi à Nairobi, en marge du sommet Africa Forward, au moment même où Emmanuel Macron attribuait une partie du rejet de la France en Afrique à des campagnes de désinformation russes. Ces interpellations, qui concernent des activistes de plusieurs nationalités, relancent le débat sur les ressorts du sentiment anti-français entre influence extérieure, héritage colonial et contestation politique locale.

POLITIQUE
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Africa Forward 2026 : des militants anti-France arrêtés
Africa Forward 2026 : des militants anti-France arrêtés PH: DR
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Alors qu’Emmanuel Macron déclarait mardi soir 12 mai 2026, en clôture du sommet « Africa Forward », que le rejet de la France par une partie de la jeunesse africaine était alimenté par des campagnes de désinformation russes, les forces de sécurité kényanes interpellaient dans l’après-midi le même jour entre 13 et 16 manifestants aux abords du Centre de conférences internationales Kenyatta (KICC), siège du sommet, après qu’ils ont tenté de forcer son périmètre de sécurité. Parmi les personnes arrêtées figurent des ressortissants britanniques, français, sud-coréens, grecs et kényans, selon le Daily Nation. Des nationalités qui rendent difficile l’attribution de cette contestation à une opération d’influence russe.

La coïncidence de calendrier met en regard deux lectures divergentes d’un même phénomène. Pour Macron, le sentiment anti-français en Afrique est en partie « fabriqué » par des puissances extérieures ; pour les organisations réunies au Pan-Africanism Summit against Imperialism (PASAI) 2026, contre-sommet tenu simultanément à Ufungamano House à Nairobi, il est « organique, ancré dans l’expérience coloniale et néocoloniale » et ne nécessite aucun commanditaire externe.

Dans l’entretien accordé à RFI, France 24 et TV5 Monde en clôture du sommet, Macron a reconnu l’existence d’un rejet de la France parmi une fraction de la jeunesse africaine. « Il y en a, il faut être lucide. » a t-il reconnu. Mais il a aussitôt encadré cet aveu par une explication où ce rejet est, selon lui, porté par « certains activistes » et alimenté par « des récits qui sont faits par d’autres puissances, qui sont les vrais colonisateurs du XXIe siècle et qui sont les Russes et d’autres ». « Quand on rétablit les faits, il n’y a pas de raison de ne pas aimer la France aujourd’hui. », a t-il ajouté.

Pour étayer la thèse inverse, celle d’une bonne image de la France, le chef de l’État français a cité un sondage Ipsos BVA commandé par la diplomatie française, indiquant que 74 % des personnes interrogées dans neuf pays africains déclarent avoir une bonne image de la France, et 78 % chez les moins de 35 ans. L’échantillon exclut les pays membres de l’Alliance des États du Sahel et l’Algérie, précision que Macron n’a pas apportée lui-même dans l’entretien.

Les manifestants de Nairobi : un profil qui complique la thèse

Le profil des personnes arrêtées le 12 mai au KICC constitue un élément de fait difficile à intégrer dans le cadre explicatif russe. Parmi les quatre personnalités nommément identifiées dans le communiqué du Communist Party of Great Britain (Marxist-Leninist) figurent Joti Brar, présidente du parti, de nationalité britannique ; Lee Sang-hun, ancien représentant du Parti de la démocratie populaire de Corée du Sud ; Dimitris Patelis, membre fondateur du Groupe de théorie révolutionnaire de Grèce ; et Song Dan-bi, directrice du département international du même parti sud-coréen. Ces quatre personnes sont membres de la Plateforme mondiale anti-impérialiste, organisation fondée en 2022 et active dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie du Pacifique. La cinquantaine de manifestants recensée par le Daily Nation comprenait également un ressortissant français.

Aucune de ces nationalités — britannique, sud-coréenne, grecque, française — ne renvoie à la chaîne d’influence russe décrite par Macron. Les organisations signataires du PASAI — Parti communiste marxiste du Kenya, All-African People’s Revolutionary Party, Ligue internationale des peuples en lutte — sont des formations aux traditions marxiste-léniniste et panafricaine dont les racines idéologiques précèdent et sont distinctes de la politique africaine de la Russie post-soviétique, même si certaines d’entre elles partagent ponctuellement des positions anti-OTAN avec Moscou.

La thèse de Macron n’est pas sans fondement empirique. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, rattaché au département américain de la Défense, a documenté 80 campagnes de désinformation d’origine russe sur le continent africain ciblant plus de 22 pays, avec une concentration de 19 campagnes dirigées spécifiquement contre les pays du Sahel depuis 2018. L’Observatoire Internet de l’Université Stanford avait établi dès 2019 des liens entre des pages Facebook liées à l’entourage d’Evgueni Prigojine et des contenus pro-russes et anti-français diffusés en Afrique, ce qui avait conduit Meta à supprimer plusieurs centaines de comptes coordonnés.

Ces recherches établissent l’existence de campagnes d’influence russes en Afrique. Elles ne permettent pas de mesurer leur part dans la formation du sentiment anti-français par rapport à d’autres facteurs — historiques, économiques, sécuritaires — que les chercheurs africains identifient également. Yvan Guaichoua (Sciences Po Paris), dans un entretien à Afrique XXI en mai 2026, a estimé que « la répression politique par les juntes depuis 2021 a permis à l’insurrection jihadiste de croître », signalant une causalité locale qui ne doit rien à Moscou. L’économiste togolais Kako Nubukpo avait pour sa part déclaré à France 24, à l’occasion d’une précédente formule similaire de Macron en 2023, que cette rhétorique « cherche à esquiver le bilan colonial français plutôt qu’à l’assumer ».

Un accord de défense franco-kényan en arrière-plan

Les manifestations du 12 mai ont également été alimentées par un élément concret et local : l’accord de coopération en matière de défense conclu entre la France et le Kenya en octobre 2025, ratifié par le Parlement kényan en marge du sommet Africa Forward. Cet accord prévoit un statut juridique assimilé à l’immunité diplomatique pour les soldats français opérant au Kenya. Des rapports non confirmés officiellement indiquent qu’environ 800 soldats français étaient déjà présents au Kenya avant la ratification formelle. L’accord avait été conclu sans débat public préalable, selon Capital FM Kenya, ce qui alimente chez ses opposants l’argument que le Kenya devenait « le nouveau barrage colonial » après les départs de France du Sahel, formule utilisée par les organisateurs du PASAI.

Ces éléments, (présence militaire française, statut d’immunité, absence de débat parlementaire préalable), constituent des griefs documentés et vérifiables qui structurent l’opposition locale au sommet, indépendamment de toute opération d’influence extérieure.

La formule de Macron pose donc implicitement une équation où si le sentiment anti-français est fabriqué par des puissances extérieures, il suffit de « rétablir les faits » pour le dissoudre. Les arrestations du 12 mai à Nairobi donnent à voir un sentiment anti-français suffisamment organisé pour mobiliser des activistes de quatre continents, suffisamment ancré pour générer un contre-sommet de deux jours avec programme public et site officiel, et suffisamment déterminé pour tenter de forcer le périmètre de sécurité d’un des sommets les mieux gardés d’Afrique en 2026.

Que cette mobilisation soit amplifiée, instrumentalisée ou financée de l’extérieur, comme le soutient Macron, ou qu’elle soit l’expression autonome d’un rejet ancré dans l’histoire et dans des choix de politique étrangère récents , comme le soutiennent les organisateurs du PASAI, son existence concrète le jour même de l’entretien de clôture du chef de l’État français constitue, a minima, un démenti pratique à la formule selon laquelle « il n’y a pas de raison de ne pas aimer la France aujourd’hui ».

La prochaine séquence formelle sera le sommet du G7 à Évian-les-Bains du 15 au 17 juin 2026, où le président kényan William Ruto représentera le plaidoyer africain, avec Nairobi, ses succès et ses arrestations, en toile de fond.

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