Image Celtiis
Image Celtiis

Africa Forward 2026 : pari risqué, mais pari gagné pour Emmanuel Macron

En choisissant Nairobi plutôt qu’Abidjan ou Dakar pour tenir ce qui restera sans doute son dernier grand rendez-vous africain avant la fin de son mandat, Emmanuel Macron a pris un risque calculé. Organiser un sommet FranceAfrique dans un pays anglophone, à sept mille kilomètres du pré carré francophone, avec en toile de fond la perte du Mali, du Burkina Faso et du Niger, et la mémoire encore fraîche de l’humiliation de Montpellier 2021, où la société civile africaine avait malmené le discours français sans qu’aucun chef d’État ne soit invité, était une opération à haute valeur symbolique et à haut risque politique. Quelques heures après la clôture du sommet, le bilan penche nettement du côté des acquis. Mais un succès d’étape n’est pas une victoire définitive.

DIPLOMATIE
253 vues
Africa Forward summit 2026
Africa Forward summit 2026
8 min de lecture
Google News Commenter

SOMMAIRE

Pigier Cisco

Aucun de ses prédécesseurs n’avait osé tenir un tel forum hors d’Afrique francophone. Le choix du Kenya n’est pas neutre. Il signifie que Paris admet implicitement avoir perdu, provisoirement du moins, le leadership dans son ancienne zone de gravitation naturelle. Nairobi, capitale de l’Afrique de l’Est, siège de l’UNEP, hub continental de la tech et de la finance, est depuis quinze ans l’antithèse du modèle françafricain, une ville où Total, Orange et CMA CGM doivent se battre à armes égales avec des opérateurs chinois, américains, indiens et du Golfe.

Le contexte immédiat aggravait le risque. Trois États membres de l’Alliance des États du Sahel, Mali, Burkina Faso, Niger, brillaient par leur absence. La France y a retiré ses troupes sous la contrainte des putschs successifs de 2020 à 2023. Elle y a perdu en quelques années l’accès à des bases militaires implantées depuis des décennies, des contrats industriels, et une partie significative de son image de puissance stabilisatrice. Dans ce contexte, se présenter à Nairobi comme acteur de « rupture » sans tomber dans la posture ou dans l’auto-congratulation exigeait une maîtrise du récit que les sommets France-Afrique n’ont pas toujours su démontrer.

Il faut y ajouter le paradoxe structurel auquel Macron est confronté depuis 2017. Il a en effet construit une partie de son identité africaine sur la rupture avec la Françafrique — discours de Ouagadougou, Montpellier 2021, restitutions culturelles, retrait militaire présenté comme un choix souverain partagé —, mais les résultats économiques contredisent la rupture rhétorique. La part de marché française en Afrique est passée de 8 % à 4 % en vingt ans. Le franc CFA, réclamé comme sujet à l’ordre du jour depuis des années par des économistes africains comme le Togolais Kako Nubukpo, n’était pas inscrit à l’agenda de Nairobi. Les grands groupes Bolloré, Vinci et Eiffage continuent de dominer leurs secteurs en Afrique francophone. « Son agenda était de dépasser l’économie d’empire. Mais aujourd’hui, l’économie d’empire est toujours là », résume Nubukpo.

Une présence africaine massive malgré les absences

Trente chefs d’État et de gouvernement africains ont fait le déplacement de Nairobi, dont le Sénégalais Bassirou Diomaye Faye où la présidence avait été marquée par des tensions avec Paris sur la question des bases militaires françaises, le président ivoirien Alassane Ouattara, le Congolais Félix Tshisekedi avec une délégation de 119 personnes, et le kenyan William Ruto en co-hôte enthousiaste. L’absence des dirigeants sahéliens, réelle sur le plan symbolique, n’a pas vidé la salle. En termes de représentativité continentale, Africa Forward 2026 dépasse de loin le format d’un sommet franco-africain classique.

La réconciliation affichée avec Faye, après les tensions de 2024 sur les bases militaires, constitue l’un des signaux diplomatiques les plus importants du sommet. En annonçant une visite au Sénégal et en Côte d’Ivoire à l’automne 2026, Macron signifie que la relation avec les deux piliers de l’Afrique de l’Ouest francophone tient, malgré la perte du Sahel.

Le chiffre des 23 milliards d’euros d’investissements annoncés au terme du forum économique du 11 mai est le premier résultat tangible à mettre au bilan. La ventilation sectorielle donne une lisibilité que les précédents sommets ne s’étaient pas astreints à fournir : transition énergétique (4,3 milliards), numérique et intelligence artificielle (3,76 milliards), économie bleue (3,3 milliards), agriculture (1 milliard), santé (942 millions), industrie (300 millions). Ces 23 milliards se composent de 14 milliards d’origine française, publics et privés, et de 9 milliards d’investissements africains, un rééquilibrage rhétorique notable par rapport au narratif de l’aide au développement.

L’accord phare est signé CMA CGM. Le troisième armateur mondial a formalisé un investissement de 700 millions d’euros pour la modernisation du terminal de Mombasa, principal port d’Afrique de l’Est. La portée symbolique est double, car c’est un investissement privé français massif dans un pays anglophone non-francophone, et il s’inscrit dans un secteur, les infrastructures portuaires, où la concurrence chinoise est frontale depuis dix ans. Un accord franco-kényan dans le domaine du nucléaire civil a également été signé en marge du sommet, ce qui prolonge la stratégie française d’exportation de la filière nucléaire.

William Ruto, allié inattendu du récit macronien

Promulguée la veille de l’ouverture du sommet, le 10 mai 2026, la loi française sur la restitution des œuvres africaines pillées durant la colonisation constitue le geste politique le plus attendu de longue date. En faisant de cette promulgation une séquence d’entrée au sommet, l’Élysée a orchestré une mise en scène politique efficace : l’acte précède la parole, retournant ainsi le principal reproche adressé aux discours africains de Macron depuis 2017 à savoir l’écart entre les mots et les actes. « Le mouvement est inarrêtable », a déclaré Macron à Nairobi. L’affirmation vaut également engagement devant les partenaires africains réunis.

La formule du président kényan à l’issue de la conférence de presse conjointe — « il est la seule personne du G7 qui parle la langue des Africains » — a offert à Macron une caution africaine dans la bouche d’un chef d’État anglophone, donc a priori sans dette historique directe envers Paris. Pour un sommet dont l’un des enjeux centraux était de démontrer que le renouveau africain de la France dépasse le cercle de ses anciennes colonies, ce soutien explicite est une ressource diplomatique que n’auraient pu fournir ni Ouattara, ni Sassou Nguesso. L’appui de Ruto sera également mobilisé au G7 d’Évian en juin, où Nairobi a vocation à alimenter l’agenda africain du groupe des sept.

Les limites du « pari gagné »

Africa Forward 2026 retiendra également une séquence insolite où lors d’une session sur la culture à l’université de Nairobi, Macron s’est levé pour prendre le micro des mains d’une oratrice encore en plein discours. L’image, largement relayée sur les réseaux sociaux africains, a déclenché une vague d’interprétations politiques négatives. Des voix africaines, de la Zimbabwéenne Fadzayi Mahere à l’avocat kényan Miguna Miguna — 3,1 millions d’abonnés —, ont ressuscité le « schéma » des relations franco-africaines. L’homme politique français qui coupe la parole sur le sol africain, qui sait ce qui est bon pour l’Afrique avant qu’on le lui dise. En marge du sommet, des acteurs de la société civile ont qualifié l’événement de « réingénierie de l’impérialisme », selon France 24. Cette séquence ne suffit pas à annuler les acquis du sommet, mais elle illustre la fragilité de l’opération de rebranding où un geste peut, en quelques secondes, valider l’image que l’on s’efforce précisément de déconstruire.

Aussi, le chiffre avancé par Macron en conférence de presse, 74 % de bonne image de la France dans neuf pays africains, 78 % chez les jeunes, selon un sondage Ipsos BVA commandé par la diplomatie française, mérite d’être contextualisé. L’échantillon exclut explicitement les pays du Sahel et l’Algérie, précisément les territoires où le sentiment antifrançais est structurellement le plus fort et les plus documentés. Présenter ce chiffre comme indicateur de l’état général de l’opinion africaine envers la France revient à mesurer une température en excluant les zones de fièvre. Le sondage renseigne sur les pays où la France garde une image positive ; il ne dit rien sur la tendance générale.

En dépit de l’activisme diplomatique depuis 2017, la part de marché française en Afrique est passée de 8 % à 4 % en vingt ans, selon les données de Classe Export, corroborées par celles de l’AFD. Les 23 milliards annoncés à Nairobi sont des engagements, mais pas des décaissements. L’histoire des sommets France-Afrique est jalonnée d’annonces d’investissement dont le taux de concrétisation effectif reste difficile à mesurer à court terme. Au Kenya même, Paris avait subi un revers significatif lorsque le contrat autoroutier de 1,5 milliard de dollars attribué à un consortium Vinci avait été repris par des entreprises chinoises. La Chine demeure le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis quinze ans, avec 225 milliards de dollars d’exportations vers le continent en 2025. Rattraper cet écart ne se décrète pas dans une conférence de presse.

Enfin, la mise au point de Choguel Maïga, publiée depuis sa cellule de Bamako le 11 mai même, en réponse directe à la déclaration de Macron sur la décision malienne, rappelle que l’Afrique de la transition militaire observe Africa Forward depuis la lisière. Elle n’y participe pas, mais elle y réagit, elle y nourrit son récit. L’absence des dirigeants de l’AES au sommet n’est pas politiquement neutre, mais elle maintient visible, en creux, la carte des pays où la France a perdu non seulement des bases, mais une influence diffuse. Nairobi permet d’exister sans le Sahel ; cela ne signifie pas que la question sahélienne est résolue.

À NE PAS MANQUER

Commentaires

FIL D'ACTU
18:08 Ouganda: à 81 ans, Yoweri Museveni réinvesti pour un 7e mandat