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Rwanda : Aimable Karasira, youtubeur critique du pouvoir, décède en prison le jour de sa libération

Aimable Karasira, ex-universitaire rwandais et YouTubeur critique du régime du président Paul Kagame, est décédé le mercredi 6 mai 2026 à l’hôpital de Nyarugenge à Kigali, le jour même où il devait être libéré de la prison de Nyarugenge à l’issue de sa peine, a annoncé le Service correctionnel rwandais (RCS).

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Rwanda : Aimable Karasira, youtubeur critique du pouvoir, décède en prison le jour de sa libération
Aimable Karasira PH; DR
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Selon les autorités pénitentiaires, Karasira a absorbé une dose excessive de ses médicaments prescrits alors qu’il venait d’être libéré administrativement et attendait encore dans les locaux de la prison qu’on vienne le chercher. « Puisqu’il rentrait chez lui, nous avons suivi la procédure qui prévoit de lui rendre ses effets personnels, y compris ses médicaments », a expliqué le porte-parole du RCS, Hillary Sengabo. Les gardiens ont tenté de lui reprendre les médicaments, « mais il était trop tard ». Tombé dans un profond sommeil, il a été transporté d’urgence à l’hôpital, où il a succombé. Le porte-parole a confirmé que Karasira souffrait de diabète, d’hypertension et de troubles mentaux. Une autopsie a été annoncée.

Son avocat, Félicien Gashema, a déclaré à l’AFP : « Je l’ai vu la dernière fois lundi alors qu’il se préparait à être libéré. J’ai appris sa mort ce matin. » Il dit attendre le rapport d’autopsie avant de se prononcer davantage. Des proches ont rapporté que Karasira avait informé des visiteurs être battu et torturé en détention, selon la journaliste et historienne britannique Michela Wrong, auteure d’un livre sur le gouvernement rwandais.

Un parcours de dissident

Karasira a enseigné les technologies de l’information à l’Université du Rwanda avant de lancer une chaîne YouTube en 2011, depuis laquelle il critiquait régulièrement le pouvoir et le Front patriotique rwandais (FPR). Arrêté fin mai 2021, il a passé plus de quatre ans en détention préventive avant d’être condamné le 30 septembre 2025 à cinq ans de prison pour « incitation à la division ». Les charges les plus lourdes — négation du génocide, justification du génocide, enrichissement illicite et blanchiment — avaient été abandonnées par l’accusation. Lui-même survivant du génocide de 1994, il avait dans une vidéo peu avant son arrestation accusé le FPR de « attiser la haine » et remis en question certains aspects du génocide des Tutsi, sujet tabou au Rwanda. Ayant déjà effectué quatre ans de détention préventive sur sa peine de cinq ans, il devait être libéré le 6 mai 2026.

Sa mort a immédiatement suscité l’indignation des défenseurs des droits humains. Human Rights Watch a appelé à une enquête indépendante, rappelant que le gouvernement rwandais « a un bilan de fuite devant ses responsabilités » sur les morts en détention de personnalités connues pour leur opposition. L’analyste politique Louis Gitinywa a lui aussi exigé une enquête indépendante, évoquant « plusieurs cas précédents de morts inexpliquées en détention ». La mort de Karasira rappelle des précédents troublants : le chanteur de gospel et militant Kizito Mihigo, critique du gouvernement, est décédé en février 2020 dans une cellule de police — les autorités avaient conclu à un suicide — et le rappeur Jay Polly, décédé en 2021 après son arrestation. Le Rwanda de Kagame est reconnu pour sa spectaculaire reconstruction économique depuis le génocide, mais régulièrement dénoncé par les organisations de défense des droits humains pour la répression des voix dissidentes.

Un cas qui n’est pas isolé

La mort d’Aimable Karasira le 6 mai 2026 n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un tableau plus large de répression documentée des voix critiques au Rwanda, où la presse reste sous pression permanente. Le pays occupe le 136e rang sur 180 dans le classement de Reporters sans frontières.

Dieudonné Niyonsenga, alias Cyuma Hassan, propriétaire de la chaîne YouTube Ishema TV (plus de 15 millions de vues), est l’un des cas les plus emblématiques. Arrêté une première fois en avril 2020 pour avoir filmé l’impact des mesures anti-Covid sur les populations vulnérables, acquitté puis ré-arrêté en novembre 2021 après que la Haute Cour a annulé son acquittement, il a été condamné à sept ans de prison pour falsification et usurpation d’identité. Human Rights Watch, qui documente ses allégations de torture en détention, a appelé à sa libération immédiate.

Yvonne Idamange, survivante du génocide de 1994 et figure populaire sur YouTube, a été condamnée en septembre 2021 à 15 ans de prison pour « incitation à la violence » après avoir publié des vidéos critiques du gouvernement.

Damascène Mutuyimana, Shadrack Niyonsenga et Jean-Baptiste Nshimiyimana, journalistes de la chaîne YouTube Iwacu TV, avaient été arrêtés en octobre 2018 lors d’une vague de répression contre les YouTubeurs critiques. Après quatre ans de détention préventive, ils ont été acquittés en octobre 2022, un tribunal ayant estimé que l’accusation n’avait pas apporté de preuves suffisantes. HRW avait qualifié leur procès de « simulacre ».

Théoneste Nsengimana, journaliste indépendant, a été arrêté pour avoir simplement annoncé sur sa chaîne en ligne son intention de couvrir un événement du parti d’opposition DALFA-Umurinzi. Il comparaissait depuis décembre 2024 aux côtés de huit membres de l’opposition. L’accusation réclamait des peines allant de 20 ans à la réclusion à perpétuité pour des faits d’association de malfaiteurs et publication de rumeurs.

Des morts en détention qui interrogent

La mort de Karasira s’inscrit dans une série troublante de décès en détention. Le chanteur de gospel et militant Kizito Mihigo, critique du gouvernement, est décédé dans une cellule de police en février 2020 — les autorités ont conclu à un suicide. Le rappeur Jay Polly est décédé en 2021 peu après son arrestation. Dans les deux cas, les familles et organisations de droits humains ont contesté les versions officielles. En 2024, le collectif Forbidden Stories a publié une enquête baptisée « Rwanda Classified », documentant la répression systématique des opposants et journalistes critiques à l’étranger comme à l’intérieur du pays par les services rwandais.

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