Affaire Phala Phala : la Cour constitutionnelle rouvre la voie à une destitution de Cyril Ramaphosa
La Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud a rendu vendredi 8 mai 2026 un arrêt qui rouvre la voie à une éventuelle procédure de destitution du président Cyril Ramaphosa dans le cadre du scandale de la ferme Phala Phala, selon des sources judiciaires.

SOMMAIRE

Le scandale remonte à février 2020, lorsque des intrus ont dérobé 580 000 dollars en liquide dissimulés dans un canapé à la ferme privée Phala Phala de Ramaphosa, à deux heures de Pretoria. Le président a nié tout acte répréhensible, affirmant que cet argent provenait de la vente de vingt buffles. L’opposition l’a accusé d’avoir dissimulé le vol aux autorités fiscales et à la police. En novembre 2022, un panel de juristes mandaté par le Parlement avait conclu qu’il existait de prime abord des raisons de penser que Ramaphosa avait violé la Constitution, ouvrant la voie à une procédure de destitution. Le président avait alors contesté ce rapport devant la Cour constitutionnelle. En décembre 2022, le Parlement avait finalement voté contre l’ouverture d’une enquête de destitution, l’ANC — majoritaire avec 230 sièges sur 400 — ayant voté en bloc pour le protéger.
En avril 2026, un rapport de la Direction indépendante d’enquête sur la police (IPID), conclu en 2023 mais rendu public seulement cette année, a révélé l’existence d’une enquête policière parallèle et non officielle menée à la ferme Phala Phala à l’insu des autorités compétentes, soulevant de nouvelles questions sur la connaissance qu’aurait eue Ramaphosa de ce dispositif. Ce rapport a relancé les appels à la destitution, notamment de l’African Transformation Movement (ATM), qui a écrit au président de l’Assemblée nationale pour réclamer la réouverture d’une procédure en vertu de l’article 89 de la Constitution. La Cour constitutionnelle, qui était saisie de la question de la légitimité de la décision du Parlement de ne pas avoir poursuivi la première procédure en 2022, a rendu ce 8 mai un arrêt qui, selon les sources citées par RFI, rouvre la porte à une procédure formelle.
Si la décision judiciaire marque un tournant procédural, la destitution reste un horizon lointain. Pour l’activer, il faudrait d’abord un panel indépendant de 30 jours chargé d’évaluer s’il existe une cause suffisante, puis une décision de l’Assemblée nationale de poursuivre l’enquête, et enfin un vote aux deux tiers — soit 267 voix sur 400 — pour destituer le président. Dans le contexte du gouvernement d’union nationale actuel, où l’ANC gouverne en coalition avec l’Alliance démocratique (DA) et plusieurs autres partis, la question de l’alignement politique de ces partenaires sur un éventuel vote de destitution reste entière et au cœur du débat.
Conséquences politiques pour l’ANC
La relance judiciaire de l’affaire Phala Phala fragilise l’ANC à un moment particulièrement critique, celui d’une coalition gouvernementale inédite et d’un déclin électoral structurel qui remet en cause trente ans d’hégémonie du mouvement de Nelson Mandela.
L’ANC a subi lors des élections générales de mai 2024 son plus lourd revers depuis la fin de l’apartheid. Avec seulement 40,2% des voix et 159 sièges, contre 57% et 230 sièges en 2019, le parti a perdu pour la première fois en trente ans sa majorité absolue au Parlement. Ce recul s’explique par trois décennies de promesses sociales non tenues, une corruption systémique incarnée par l’ère Zuma, des scandales récurrents sous Ramaphosa lui-même, et la montée du parti uMkhonto we Sizwe (MK) de Jacob Zuma, qui a capté 14,6% des voix en se posant comme l’unique recours pour les électeurs noirs désenchantés.
Pour se maintenir au pouvoir, Ramaphosa a dû former un gouvernement d’union nationale avec l’Alliance démocratique (DA), parti libéral à dominante blanche, qui a obtenu 21,8% des voix. Cette coalition, qualifiée de « contre-nature » par une partie de la base militante ANC, place Ramaphosa dans une position délicate face à l’affaire Phala Phala. Si la DA exigeait, sous pression de ses propres électeurs, un vote de destitution ou le retrait de Ramaphosa, le gouvernement d’union nationale volerait en éclats. À l’inverse, si elle protège Ramaphosa, elle s’expose à des accusations de compromission avec un pouvoir discrédité.
Le parti MK a posé comme condition préalable à toute alliance le départ de Ramaphosa. Une destitution lui offrirait sur un plateau ce qu’il n’a pas réussi à obtenir par les urnes. C’est précisément pourquoi la majorité des analystes estiment qu’une procédure formelle — même rouverte par la Cour constitutionnelle — se heurterait au refus de l’ANC de se livrer à ses rivaux internes.
Une crise d’autorité qui dépasse Ramaphosa
Au-delà du seul cas Ramaphosa, la réouverture de l’affaire Phala Phala cristallise une crise plus profonde de l’ANC. L’image du parti fondé par Nelson Mandela en 1912 est aujourd’hui associée dans l’opinion à la corruption, à l’incurie des services publics — délestages électriques, chômage à 32%, inégalités parmi les plus fortes au monde — et à l’impunité. Des figures historiques comme Mavuso Msimang, vétéran ayant passé 66 ans au sein de l’ANC, ont démissionné du parti en dénonçant une « corruption endémique ». Chaque nouveau scandale judiciaire autour de Ramaphosa rappelle publiquement que la promesse de « renouveau » faite à son arrivée au pouvoir en 2018 est restée en grande partie lettre morte.


Commentaires