Russie – France : nouvelle passe d’armes entre Lavrov et Macron sur l’Afrique
Sergueï Lavrov a répliqué depuis New Delhi aux accusations d’Emmanuel Macron, qui avait qualifié la Russie de « vrais colonisateurs du XXIe siècle » en Afrique. Le chef de la diplomatie russe accuse Paris de projeter sur Moscou sa propre histoire coloniale, dans un nouvel épisode de la bataille de récits entre la France et la Russie sur le Sahel et l’influence en Afrique.

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Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a répondu vendredi 15 mai 2026, en marge de la réunion ministérielle des BRICS au Bharat Mandapam de New Delhi, aux déclarations d’Emmanuel Macron qui avait qualifié la Russie de « vrais colonisateurs du XXIe siècle » lors du sommet franco-africain « Africa Forward » à Nairobi le 12 mai. Lavrov a déclaré que le président français « juge les autres pays selon ses propres critères ». Il a rappelé que lorsque la Russie avait répondu à la demande d’aide des autorités maliennes au pouvoir depuis le coup d’État de 2021, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell et le ministre français des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Yves Le Drian, avaient désigné l’Afrique et le Sahel comme une « zone de responsabilité de l’UE ». « Qui mieux que les Français sait ce qu’est le véritable colonialisme, qui sont les véritables colonisateurs ? », a lancé Lavrov, selon l’agence TAS.
L’échange Macron-Lavrov illustre la compétition de récits sur l’Afrique qui sous-tend la rivalité entre l’Occident et la Russie depuis les coups d’État successifs au Sahel. Paris impute une part du sentiment antifrançais à la désinformation russe, thèse étayée par des données documentées du Centre d’études stratégiques de l’Afrique (80 campagnes russes sur le continent, 19 visant le Sahel depuis 2018) mais contestée dans sa portée explicative par des chercheurs africains. Moscou impute le discours de Macron à une rhétorique post-coloniale cherchant à préserver des zones d’influence perdues, argument qui trouve un écho dans certaines capitales africaines sans constituer en soi une réfutation des données sur les campagnes d’influence.
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La réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS s’est tenue les 14 et 15 mai 2026 à New Delhi, sous la présidence indienne du bloc. Aux côtés de Lavrov figuraient notamment l’Iranien Abbas Araghchi et l’Indonésien Sugiono. Le ministre indien Subrahmanyam Jaishankar avait déclaré en ouverture que les discussions avaient lieu « à un moment d’instabilité considérable dans les relations internationales », selon AFP. La publication d’un communiqué commun à l’issue de la réunion était incertaine en raison de divisions internes, notamment sur la guerre au Moyen-Orient.
Un échange à distance en trois temps
L’échange entre Macron et Lavrov sur le colonialisme en Afrique suit une séquence précise que les deux déclarations n’ont pas épuisée. À Nairobi, Macron avait déclaré le 12 mai lors de son entretien de clôture sur RFI, France 24 et TV5 Monde que le rejet de la France par une fraction de la jeunesse africaine était alimenté par des récits produits par « d’autres puissances, qui sont les vrais colonisateurs du XXIe siècle et qui sont les Russes et d’autres ». Lavrov, depuis New Delhi le 15 mai, retourne la formule en rappelant la présence française en Afrique et son histoire coloniale. Entre les deux, la mise au point de l’ancien Premier ministre malien Choguel Maïga, publiée depuis sa cellule de la maison d’arrêt de Bamako le 11 mai sur le réseau X, avait contesté la version française des causes du retrait des troupes françaises du Mali, ajoutant une voix africaine à ce débat diplomatique.
L’argument de Lavrov portant sur la qualification de l’Afrique comme « zone de responsabilité de l’UE » est vérifiable : lors du déploiement russe au Mali en 2021, Josep Borrell avait effectivement employé une formule analogue devant le Parlement européen, estimant que la Russie cherchait à « pénétrer » une zone d’influence européenne. Jean-Yves Le Drian avait pour sa part dénoncé à l’Assemblée nationale française « une ingérence » de Wagner dans un espace où la France et l’UE avaient des intérêts de stabilité. Ces formules, extirpées de leur contexte de politique de voisinage européen, sont présentées par Lavrov comme la preuve d’une mentalité propriétaire vis-à-vis de l’Afrique.
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Le choix de la réunion ministérielle des BRICS pour formuler cette réponse n’est pas anodin. Les BRICS regroupent en 2026 dix États — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Iran, Indonésie et Émirats arabes unis — représentant environ la moitié de la population mondiale. La présidence indienne pour 2026 confère à ce cadre une légitimité tierce, distincte du narratif russo-occidental, et permet à Moscou de formuler ses arguments devant un auditoire non aligné sur la position occidentale. Un sommet des chefs d’État des BRICS est prévu à Johannesburg plus tard dans l’année sous la présidence indienne.
La réunion de New Delhi s’est tenue au moment même où Trump rencontrait Xi à Pékin — un chevauchement calendaire qui place en parallèle deux enceintes diplomatiques majeures aux logiques divergentes : le sommet bilatéral américano-chinois cherchant à stabiliser la première relation internationale du monde, et la réunion des BRICS structurant une architecture multipolaire alternative.


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