Gouverner la ville réelle : ce que huit semaines à Cotonou révèlent du défi de la transformation

L’épreuve du réel : Première victime collatérale de mon mandat de maire : la finalisation de mon livre Les villes de l’#AfriqueQueNousVoulons.

Suspendue, pas abandonnée. Cette pause est une heureuse opportunité qui me permet d’éprouver in situ, et parfois confirmer, ce que d’aucuns ont pu considérer comme des partis pris hors-sol. Car ce livre gagne à être approfondi au contact du réel, et se nourrir du terrain, des décisions, des tensions et des arbitrages. À cet égard, Cotonou est devenue plus que jamais un laboratoire vivant de ce que je défends depuis des années.
Alors oui, le manuscrit attendra mais il reviendra, je l’espère, plus juste, plus ancré, plus utile. J’accepte cette offrande : vivre le livre avant de finir de l’écrire.
La crise des systèmes invisibles
Ces huit premières semaines m’ont surtout appris une chose que je n’avais pas mesurée avec cette intensité. Le principal obstacle n’est pas l’ampleur des défis.
Il réside dans la force de ces systèmes invisibles qui déterminent le possible, ou l’empêchent.
J’entends par là ces mécanismes souvent peu visibles, mais décisifs, par lesquels une ville fonctionne… ou dysfonctionne.
Une administration et des procédures parfois déconnectées du réel. Une culture davantage structurée autour d’obligations de moyens que d’une exigence de résultats. Une implication encore trop faible des populations dans la fabrique des réponses qui les concernent. Un désengagement, parfois un cynisme diffus, quant à la capacité de l’action publique à changer effectivement les choses.
Et, plus préoccupant encore, une part du problème se loge dans la coexistence de systèmes parallèles qui ont, parfois, en commun moins l’ambition de servir l’intérêt général que de capter la rente du système.
La crise de nos villes n’est pas seulement une crise d’infrastructures. Elle est aussi, profondément, une crise des systèmes invisibles dont la force d’inertie neutralise trop souvent la transformation.
Cette épreuve du réel m’a conduit à trois convictions.
La première est que gouverner commence par reconstruire les mécanismes d’exécution.
Nos villes ne manquent pas de diagnostics ; souvent, elles manquent de chaînes d’exécution fiables.
Je le mesure dans le simple effort de relier ce qui fonctionne trop souvent en silos : priorités, budget, marchés publics, chaîne de recettes, suivi des résultats.
Quand cette articulation manque, la volonté politique elle-même perd de sa portée. J’en tire une conviction renforcée : la gouvernance n’est pas un supplément technique. Elle est l’infrastructure invisible de la transformation.
La deuxième est que la ville réelle ne se gouverne pas contre ses informalités.
L’expérience ne fait ici que confirmer une intuition ancienne. Ce qui apparaît parfois comme désordre recouvre aussi des logiques de subsistance, d’usage et d’organisation qu’une action publique sérieuse doit comprendre avant de prétendre les transformer. Trop de politiques urbaines échouent parce qu’elles cherchent à corriger ce qu’elles devraient d’abord comprendre.
La troisième est que gouverner, c’est arbitrer sans cesse entre l’urgence et le structurel.
Il faut répondre à ce qui se voit : salubrité, circulation, occupations irrégulières, prévention des inondations.
Mais il faut, dans le même temps, reconstruire ce qui ne se voit pas immédiatement : capacités administratives, systèmes d’information, discipline d’exécution, confiance institutionnelle. C’est dans cette tension que se joue le métier réel de gouverner. Agir vite dans des systèmes lents, répondre aux urgences sans sacrifier les réformes, produire des résultats sans céder au court-termisme. Voilà le vrai travail.
Une autre urgence m’apparaît avec plus de netteté : refaire cité avec la jeunesse.
Le désintérêt apparent de nombreux jeunes pour leur ville, ou plus exactement leur distance vis-à-vis des formes classiques de participation civique, ne doit pas être lu comme une fatalité. J’y vois un signal.
Il faudra innover, y compris profondément, dans les modalités de leur implication dans la fabrique politique de la ville, comme dans les mécanismes de reddition de comptes.
Car une ville ne se transforme pas durablement sans énergie civique et cette énergie ne se décrète pas. Elle se construit.
Une question demeure, plus aiguë désormais.
Comment transformer durablement des systèmes urbains fragiles lorsque les outils institutionnels eux-mêmes portent une part de cette fragilité ? Cette question concerne Cotonou. Elle dépasse Cotonou. Elle concerne nombre de villes africaines. Et c’est peut-être l’un des défis les plus décisifs du tournant urbain du continent.
Cette expérience ne m’éloigne pas de mon livre. Elle le transforme. Car penser la ville est une chose. Être confronté à sa fabrique quotidienne en est une autre. Les deux ne devraient pas s’ignorer. Elles devraient se féconder.
Les signes du possible
Et s’il me fallait résumer ce que ces huit semaines m’ont appris, ce serait peut-être ceci : la transformation ne commence pas seulement par les grandes réformes. Elle commence parfois par des gestes simples, des corrections immédiates, qui peuvent contribuer à restaurer la confiance parce qu’ils rendent tangible la possibilité du changement ; j’ai fait le constat que le désir de transformation est déjà présent chez de nombreux acteurs. C’est précisément sur cette énergie qu’il faut bâtir.
Le défi n’est pas seulement de mieux gérer la ville. Il est de réconcilier institutions, citoyens et action publique autour d’une logique de confiance, de responsabilité et de résultats.
Il est aussi d’inventer de nouvelles formes d’implication, notamment pour la jeunesse, sans laquelle aucune énergie civique durable ne peut être mobilisée.
C’est pourquoi le sens de mon appel de ralliement m’apparaît aujourd’hui avec plus de force encore.
Agir pour Cotonou, Ensemble.
Non comme un slogan. Comme une réponse politique à une réalité simple : aucune transformation durable n’est possible sans reconstruire l’action collective. C’est peut-être là, au fond, la première leçon du gouvernement de la ville réelle.
Et peut-être aussi l’opportunité que m’offre ce mandat : vivre le livre avant de finir de l’écrire.


