Gabon : Washington s’invite dans la bataille du poulet importé

Le Gabon maintient l’interdiction des importations de poulet de chair au 1er janvier 2027 malgré une interpellation américaine à l’OMC. Le pays doit encore combler un écart massif entre production locale et volumes importés.
Le Gabon maintient son objectif d’interdire les importations de poulet de chair à compter du 1er janvier 2027, malgré une interpellation des États-Unis au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Réuni le 18 septembre, le Conseil des ministres a annoncé la préparation d’une stratégie fondée sur les exceptions prévues par les accords de l’OMC et sur la négociation diplomatique. Aucun report de l’échéance n’a été annoncé.
Le calendrier reste pourtant serré. Les autorités gabonaises estiment à environ 55 000 tonnes par an les importations de poulet de chair, contre une production nationale évaluée à seulement 4 000 tonnes. Pour la fin de 2026, le ministère de l’Agriculture prévoit une hausse à 8 000 ou 9 000 tonnes, un niveau encore très inférieur aux volumes actuellement couverts par les importations.
Libreville a engagé d’importants investissements pour accélérer le rattrapage. Cinq conventions représentant plus de 775 milliards de FCFA de capitaux privés ont été signées en mai pour développer des fermes intégrées, des unités de production d’aliments pour volaille, des couvoirs, des abattoirs et des capacités de distribution. Le gouvernement affiche un objectif d’environ 130 000 tonnes de poulet de chair par an à terme, au-delà des besoins aujourd’hui couverts par les importations.
Les États-Unis disposent d’un intérêt commercial direct dans le dossier. Les données de la Banque mondiale issues de Comtrade montrent qu’en 2023 le Gabon a importé 82 628,9 tonnes de viandes et abats de volaille, une catégorie plus large que le seul poulet de chair retenu dans les statistiques du gouvernement. Sur ce total, 16 518,8 tonnes provenaient des États-Unis.
La démarche américaine ne constitue pas, à ce stade, un contentieux formel annoncé par l’OMC. Le Conseil des ministres parle d’une « interpellation » et indique vouloir éviter un différend commercial. Les règles de l’OMC encadrent strictement les interdictions quantitatives à l’importation, tout en prévoyant des exceptions sous certaines conditions. Libreville n’a pas encore précisé le fondement juridique qu’il entend retenir. Le gouvernement a également signalé 228 997 francs suisses d’arriérés de contribution à l’OMC, soit environ 164 millions de FCFA, avec des restrictions d’accès à certains documents et informations pour sa mission permanente.
Le calendrier fragilise le pari gabonais
Le point le plus sensible n’est pas l’objectif de souveraineté alimentaire lui-même, mais la vitesse à laquelle le Gabon veut passer d’une dépendance massive aux importations à une offre locale capable d’alimenter le marché. Entre 8 000 ou 9 000 tonnes attendues à la fin de 2026 et les 55 000 tonnes importées en moyenne chaque année, l’écart reste trop important pour considérer que la substitution sera achevée au moment où l’interdiction doit entrer en vigueur.
Les 775 milliards de FCFA annoncés changent l’échelle de l’investissement, mais pas automatiquement celle de la production disponible au 1er janvier. Une filière avicole ne repose pas uniquement sur le nombre d’éleveurs. Elle dépend aussi de l’accès aux poussins, au maïs et au soja, des provenderies, des capacités d’abattage, du froid, du transport et de la distribution. Tant que ces maillons ne montent pas ensemble en puissance, une capacité théorique peut rester très éloignée des volumes réellement disponibles sur les marchés.
C’est là que la mesure devient délicate pour les consommateurs. Une fermeture des importations avant le rattrapage de l’offre locale peut réduire les volumes disponibles et créer une pression sur les prix. À l’inverse, prolonger sans limite les importations affaiblirait la protection recherchée pour les producteurs qui investissent précisément parce que le gouvernement leur promet un marché moins exposé à la concurrence étrangère. Le choix porte donc sur le rythme de la transition autant que sur son principe.
L’interpellation américaine ajoute une contrainte supplémentaire. Une interdiction générale est l’un des instruments les plus exposés aux règles commerciales internationales. Le Gabon peut défendre des objectifs de sécurité alimentaire, de développement agricole ou de protection sanitaire, mais il devra démontrer que le dispositif retenu entre effectivement dans les exceptions prévues par les accords applicables. Le Conseil des ministres a lui-même laissé ouverte la possibilité d’un ajustement en mettant sur le même plan les exceptions juridiques et la négociation diplomatique.
Le gouvernement doit donc faire coïncider trois calendriers qui n’avancent pas au même rythme : la montée en puissance des investissements, la disponibilité réelle du poulet produit localement et l’entrée en vigueur de la mesure commerciale. Au 18 septembre, l’interdiction reste fixée au 1er janvier 2027, tandis que la production locale attendue à la fin de l’année demeure comprise entre 8 000 et 9 000 tonnes.


