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Sénégal : Dakar s’équipe auprès de la Turquie pour la surveillance de ses côtes

Le Sénégal a conclu avec une société turque un contrat d’armement de 208 milliards FCFA portant sur des équipements destinés aux trois armées, dont un avion de surveillance maritime appelé à remplacer le Falcon français. Ce marché, négocié de gré à gré, s’inscrit dans la diversification des partenariats sécuritaires de Dakar après le départ des forces françaises, mais son montage financier soulève des interrogations.

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Le Sénégal a conclu fin 2024 un contrat d’armement de 208 milliards de francs CFA (environ 317 millions d’euros) avec la société turque ICC Yapi Yatirim, négocié de gré à gré sans appel d’offres international, selon une enquête publiée en avril 2025 par Afrique Confidentielle, fondée sur des documents confidentiels consultés par ses journalistes. Ce marché, qui englobe des équipements destinés à l’armée de l’air, à la marine et à l’armée de terre, inclut notamment un avion de patrouille maritime Casa C295 d’Airbus (~64 millions d’euros), appelé à remplacer le Falcon 50 français dont Paris envisage la reprise dans le cadre de son désengagement militaire.

Le contrat a été finalisé lors d’une visite du chef d’état-major général des armées, le général Mbaye Cissé, à Ankara du 17 au 22 décembre 2024, deux mois après la visite officielle du président Bassirou Diomaye Faye en Turquie du 31 octobre au 2 novembre 2024, au cours de laquelle quatre accords de partenariat avaient été signés et un Conseil stratégique de haut niveau institué entre les deux pays.

Selon Afrique Confidentielle, le contrat couvre un spectre large d’équipements sur trois ans. L’armée de l’air doit recevoir deux avions Casa C295 — l’un de transport (~36 millions d’euros) et l’autre équipé pour la surveillance maritime (~64 millions d’euros) — et deux hélicoptères multirôles Leonardo AW139 (~30 millions d’euros). Des services de maintenance pour les drones Bayraktar TB2, dont l’armée sénégalaise est opératrice discrète depuis plusieurs années, notamment en Casamance et aux frontières avec le Mali et la Guinée, sont également prévus. La marine nationale doit recevoir un navire de soutien logistique et un engin de débarquement pour troupes et blindés. L’armée de terre est destinataire d’une trentaine de blindés de transport de troupes Otokar Cobra II du constructeur turc, d’environ trente véhicules de combat 8×8 équipés de canons de 105 mm, d’une soixantaine de véhicules de reconnaissance et de 10 000 fusils d’assaut M4 ainsi que plusieurs centaines de mitrailleuses légères. Ces chiffres sont issus de « documents confidentiels consultés par la presse » selon Afrique Confidentielle et n’ont pu être vérifiés indépendamment.

Un montage financier opaque qui soulève des questions

L’enquête d’Afrique Confidentielle signale un montage financier jugé atypique. Le paiement du fournisseur turc ne transiterait pas directement par le Trésor sénégalais, mais par une société intermédiaire londonienne dénommée Eminova Holdings International, laquelle réglerait ICC Yapi Yatirim via la banque turque à capitaux koweïtiens Kuveyt Türk Katilim Bankasi. Eminova, enregistrée en 2021, n’aurait déclaré aucune activité significative depuis sa création, selon les registres britanniques consultés par le media. ICC Yapi Yatirim elle-même n’est pas identifiée comme un opérateur reconnu du secteur de l’armement international, son dirigeant Idris Nebi Yilmaz s’étant principalement illustré dans l’énergie et les infrastructures. Cette configuration d’intermédiaires rappelle, selon Afrique Confidentielle, des contrats précédents passés sous la présidence de Macky Sall avec des courtiers peu connus. Ces allégations de dysfonctionnements potentiels n’ont pas été confirmées indépendamment et le gouvernement sénégalais ne les a pas commentées.

Ce contrat s’inscrit dans le cadre d’un repositionnement géopolitique entamé depuis l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye en avril 2024. La fermeture des emprises militaires françaises au Sénégal, annoncée à l’été 2024 et finalisée en 2025, a mis fin à une présence militaire française qui remontait à l’indépendance. Cette décision s’est accompagnée d’une diversification des partenariats de défense : en parallèle du contrat turc, le Sénégal a accueilli en 2026 l’exercice naval multinational Obangame Express sous commandement conjoint de la Sixième flotte américaine et de la marine nationale, réunissant dix-sept nations, selon Africtelegraph. Un centre de maintenance maritime a été inauguré le 3 mars 2026 au port de Dakar dans le cadre d’une coopération avec l’Union européenne, selon SenTV.

La Turquie a multiplié depuis une décennie ses contrats de défense en Afrique, passant de 12 à 43 ambassades sur le continent entre 2002 et 2023. Ses exportations d’armements ont doublé entre 2019 et 2023 pour atteindre environ 5,5 milliards de dollars en 2022, selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) et du gouvernement turc, citées par Afrique Confidentielle. Le drone Bayraktar TB2 constitue la vitrine principale de cette diplomatie d’équipement, opéré dans plus d’une douzaine de pays africains dont le Nigeria, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et le Togo.

La ZEE sénégalaise, un enjeu de surveillance stratégique

La zone économique exclusive (ZEE) sénégalaise couvre environ 158 000 kilomètres carrés dans l’Atlantique Nord-Est. Elle concentre des enjeux convergents : ressources halieutiques dans un contexte de pression croissante des flottes étrangères, routes de trafic de drogues en provenance d’Amérique latine à destination de l’Europe, flux migratoires et, depuis 2024, présence d’infrastructures pétrolières et gazières liées au champ GTA (Grand Tortue Ahmeyim) exploité à la frontière maritime sénégalo-mauritanienne par BP et Kosmos Energy. La capacité à surveiller cette étendue maritime de manière autonome constitue une priorité affichée par les autorités de Dakar depuis l’alternance de 2024.

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