Œuvres d’art et passé colonial : le grand retour aux sources

Début mai 2026, le parlement français a définitivement adopté le projet de loi visant à faciliter la restitution des œuvres d’art dérobées pendant la période coloniale. Cette loi-cadre a été adoptée le 9 mai par le président Emmanuel Macron. Ceci constitue, à n’en pas douter, une évolution significative dans les relations entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique, plus largement entre l’Afrique et l’Europe.

Le parlement, en se prononçant pour la restitution aux pays africains d’une partie substantielle de leurs œuvres d’art pillées durant la période coloniale, ne répare pas seulement une injustice. Elle contribue également à sa manière à renforcer avec l’Afrique des liens qui n’ont eu de cesse de se raffermir, en dépit des crises et des drames du passé.
La colonisation ne fut pas seulement l’occupation d’un territoire par une puissance étrangère afin de le déposséder de son patrimoine matériel et de se rendre maître de ses terres. La colonisation fut aussi la dépossession des imaginaires et la déconnexion des peuples entiers sur de nombreuses générations de leur patrimoine immatériel. Elle s’est aussi traduite, comme par un effet boomerang, par une déshumanisation imperceptible, mais réelle, du colonisateur. Ce qui a fait dire à Aimé Césaire dans son célèbre plaidoyer Discours sur le colonialisme : « La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir, au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral. »
Un acte de dignité humaine
C’est dire que ce texte de loi ne participe pas seulement à la reconnaissance du génie créateur des Africains ou à la restauration de leur dignité humaine. Pour les parlementaires français, c’est aussi un acte éminent de dignité humaine, une manière de réparer par la loi une injustice dont ils ne sont pas responsables, mais qu’ils ne pouvaient guère laisser perdurer, même si elle a été commise par leurs devanciers en des temps très anciens.
D’autre part, il s’agit d’une décision d’une importance singulière pour une jeunesse africaine qui, dans son immense majorité, est déconnectée de son patrimoine culturel. Cette loi est de nature à contribuer à son indispensable retour aux sources, à l’appropriation consciente de ses valeurs séculaires en vue d’une projection efficiente de soi dans le futur.
L’engagement d’Emmanuel Macron
La décision d’Emmanuel Macron, dès le début de son septennat, d’initier un processus législatif et culturel de restitution à l’Afrique subsaharienne, notamment de ses biens culturels pillés durant la colonisation, rompt avec la gestion de cette problématique sensible par ses prédécesseurs sous la Vᵉ République française. S’agissant par exemple de la demande de restitution au Bénin des 26 trésors d’Abomey, faite par le chef de l’État béninois Patrice Talon sous la présidence de François Hollande, il se vit opposer un refus au nom de l’inaliénabilité du patrimoine culturel. Il fallut attendre l’accession à la magistrature suprême de Macron pour voir l’exécutif français accéder à cette demande.
Réconcilier l’Afrique avec ses cultures et sa mémoire existentielle
Au-delà des restitutions purement physiques, les autorités françaises, à divers niveaux, ont toujours estimé vital de réconcilier l’Afrique avec ses cultures et sa mémoire existentielle. Or, pour y parvenir, les discours des politiques ou les politiques publiques classiques ne suffisent guère. Il est donc de bon ton de restituer à l’Afrique cette part irremplaçable d’elle-même et sans laquelle la part de l’Afrique au « rendez-vous du donner et du recevoir », si cher à Léopold Sédar Senghor, serait amputée de précieux trésors.
Dans cette perspective, dans la lettre de mission qu’il adresse le 19 mars 2019 à Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, chargés du rapport sur la restitution à l’Afrique de ses biens culturels, Emmanuel Macron a précisé la philosophie et la vision qui sous-tendent cette politique : « L’ambition culturelle de la France est de favoriser l’accès de tous aux œuvres de l’humanité […]. S’agissant plus spécifiquement de l’Afrique, je me suis engagé pour que, d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »
La loi transpartisane récemment promulguée est l’aboutissement de cette longue marche qui vient de commencer, car elle n’en est qu’à ses débuts, tant il faut avoir présent à l’esprit que les biens culturels restituables sont considérables, mais il s’est agi jusqu’à présent d’objets d’art symboliques.
Toutefois, il faut d’ores et déjà saluer la coopération entre la France et les pays africains qui se fait, pour l’instant, dans une parfaite collaboration.
Implication des pays africains concernés
Sans qu’il en soit fait grand cas dans les médias, la restitution des biens culturels, enclenchée depuis 2017, s’est faite dans un climat de parfaite coopération entre la France et les pays africains qui ont contribué à la production du rapport Sarr-Savoy. Ce document est le support scientifique de l’élaboration de cette loi et de sa promulgation par le chef de l’État français.
Les auteurs ont ainsi pu bénéficier des apports du Bénin, du Sénégal, du Mali et du Cameroun entre mars et juillet 2018. Dans ces différents pays, ils ont eu des échanges avec plus de cent cinquante personnes issues de milieux divers : partisans des restitutions et esprits sceptiques, universitaires, chercheurs, professionnels des musées, responsables politiques, parlementaires, acteurs du marché de l’art, collectionneurs, juristes, pédagogues, activistes, journalistes, etc.
Ils ont également organisé deux ateliers thématiques autour du concept de “restitution” : un atelier à Dakar qui a réuni une vingtaine de personnalités d’Afrique et d’Europe au musée Théodore-Monod d’art africain le 12 juin 2018 ; et un autre relatif aux questions juridiques sur les processus de restitution qui s’est tenu au Collège de France à Paris le 26 juin 2018 et spécifiquement consacré aux questions législatives.
S’agissant des personnes-ressources, plusieurs personnalités réputées pour leurs compétences sur les questions artistiques ou périphériques ont également été consultées. Il s’agit notamment de Marie-Cécile Zinsou (présidente de la Fondation Zinsou, Paris/Cotonou), Souleymane Bachir Diagne (philosophe, Columbia University, New York), Hamady Bocoum (archéologue, directeur du musée des Civilisations noires de Dakar), Kwame Opuku (ancien conseiller juridique, retraité du bureau des Nations unies à Vienne).
Une restitution a minima ?
Certains observateurs peuvent se demander à juste titre pourquoi, à ce jour, la restitution ne concerne que certains pays d’Afrique subsaharienne, notamment francophones, et pas d’autres. Il faut préciser à ce sujet que le rapport Sarr-Savoy, qui a servi de canevas de travail à l’élaboration de la loi sur les restitutions, a prioritairement une valeur méthodologique. Il définit un cadre normatif à partir duquel il sera possible d’étendre à l’avenir la politique de restitution à d’autres pays d’Afrique subsaharienne, comme le reconnaissent ses auteurs : « Comme il était impossible, en quelques mois, de parcourir tous les pays d’Afrique concernés par d’éventuelles restitutions et de rencontrer tous les intéressés, des choix ont été nécessaires. Nous avons privilégié l’Afrique francophone, plus massivement représentée dans les collections françaises que l’Afrique anglophone. Nous avons en outre privilégié les pays où le débat est engagé depuis longtemps (la République du Bénin), où le paysage muséographique est en train d’évoluer radicalement (le Sénégal, avec l’inauguration prévue en décembre 2018 du musée des Civilisations noires au cœur de Dakar), où des expériences de restitution « temporaires et définitives » ont déjà été menées (Mali) et où des formes alternatives de mise en valeur du patrimoine sont particulièrement vivaces (Cameroun). »
Amorce de restitution antérieure à la promulgation de la loi
L’État français n’a cependant pas attendu le vote de la loi par les deux chambres du parlement et sa promulgation pour amorcer la restitution à l’Afrique de certains biens culturels à haute valeur symbolique.
C’est ainsi qu’en 2017, le Premier ministre français, Édouard Philippe, a remis au chef de l’État sénégalais, Macky Sall, le sabre d’Omar Saidou Tall, fondateur de l’empire toucouleur. Rapporté en France à la fin du XIXᵉ siècle par le colonel Louis Archinard, il aura été longtemps exposé au musée des Armées à Paris.
Le 10 novembre 2021, les 26 trésors d’Abomey ont été restitués au Bénin. Les trésors royaux d’Abomey ont été pillés en 1892. Ils appartiennent au royaume du Dahomey, dont le roi Béhanzin s’était farouchement opposé aux troupes coloniales françaises. Suite au siège et à la mise à sac de son royaume par les troupes du colonel Alfred Dodds, ceux-ci s’emparent de ces 26 objets royaux qui seront conservés au musée ethnographique du Trocadéro en 1893, puis au musée de l’Homme à son ouverture en 1937, enfin au musée du Quai Branly en 1989. Ces statues représentent, pour la plupart, des monarques ou des sculptures décoratives de l’architecture royale. Elles sont toutes sculptées dans un très grand raffinement et une parfaite géométrie des formes. Les objets ont été pris lors du pillage du royaume du Dahomey en 1892. Parmi ces œuvres, on peut citer :
- les statues royales des rois Ghézo, Glèlè et Béhanzin ;
- le trône royal du roi Béhanzin ;
- les portes sculptées du palais ;
- les autels, sceptres et objets rituels.
Ces pièces ont une grande charge symbolique : elles incarnaient l’autorité politique et spirituelle du royaume.
Toujours dans l’ordre des restitutions symboliques, la France a autorisé le retour en Côte d’Ivoire du « tambour parleur » Djidji Ayôkwê. Il était conservé en France au musée du Quai Branly-Jacques Chirac, propriété de la communauté atchan et revendiqué par la Côte d’Ivoire depuis 2019. Ce tambour parleur, en plus d’être un précieux outil de communication, est considéré comme une entité spirituelle par ce groupe ethnique. Il a été pillé au début du XIXe siècle par les troupes coloniales.
Plusieurs autres pays, tels que l’Algérie, réclament également des objets historiques (comme les effets personnels de l’émir Abdelkader). Près de 150 000 pièces d’art africain sont conservées dans les collections publiques de la France, majoritairement au musée du Quai Branly. L’importance de la loi sur la restitution n’est plus à prouver. Elle introduit directement une exception à la règle d’inaliénabilité dans le code du patrimoine pour les œuvres qui ont été sujettes, entre 1815 et 1972, à une appropriation illégale : par vol, pillage, cession ou donation, obtenues sous contrainte ou violence, ou provenant d’une personne qui n’était pas en droit de les céder. L’objectif est d’établir un cadre facilitant la restitution d’objets passés dans le domaine public, sans nécessiter l’intervention du législateur pour autoriser leur sortie de ce domaine au cas par cas.
Il faut espérer que se poursuive ce modèle de coopération culturelle entre la France et l’Afrique et que s’étende à de nombreux autres pays africains et dans un proche avenir cette dynamique salutaire.

