Au Bénin, comment l’affaire Comlan Hugues Sossoukpè embarrasse la justice
Un an après son arrestation controversée à Abidjan et son transfèrement opaque vers Cotonou, le journaliste béninois Hugues Comlan Sossoukpè reste détenu sans jugement à la prison civile de Ouidah. Entre statut de réfugié ignoré, soupçons d’exfiltration illégale, droits de la défense contestés et saisine de la Cour de justice de la CEDEAO par RSF, son dossier met la justice béninoise face à ses propres contradictions.

SOMMAIRE

Depuis sa spectaculaire arrestation à Abidjan le 10 juillet 2025, le journaliste d’investigation béninois Hugues Comlan Sossoukpè croupit, sans avoir été jugé, à la prison civile de Ouidah. Son affaire, marquée par une exfiltration opaque depuis la Côte d’Ivoire, un statut de réfugié ignoré et des conditions de détention qualifiées d' »inhumaines » par ses défenseurs, est devenue un révélateur de la tension croissante entre l’État béninois et les normes du droit international. Un an après les faits, la CRIET, tribunal d’exception au cœur du dispositif répressif, peine à avancer dans l’instruction, tandis que Reporters sans frontières (RSF) a porté l’affaire devant la Cour de justice de la CEDEAO. La justice béninoise se retrouve ainsi doublement embarrassée par les irrégularités de procédure qui entourent le dossier et par la pression internationale grandissante.
Comlan Hugues Sossoukpè est un journaliste d’investigation et lanceur d’alerte béninois, directeur et fondateur du média en ligne Olofofo, connu pour ses enquêtes critiques à l’égard du régime du président Patrice Talon. Il a également été secrétaire général et porte-parole de l’Association béninoise des web-activistes (ABWA), une structure engagée dans la promotion de la démocratie et la défense des droits humains.
Ses ennuis avec les autorités béninoises remontent aux élections législatives de 2019, un scrutin boycotté par l’opposition et émaillé de violences. Hugues Sossoukpè avait contribué à documenter et dénoncer ces irrégularités, attirant sur lui les foudres du pouvoir. Contraint à l’exil, il s’est installé à Lomé, au Togo, où il a obtenu en novembre 2021 le statut officiel de réfugié politique, accordé conformément aux dispositions de la Convention de Genève. Son passeport de voyage délivré par l’État togolais mentionnait explicitement ce statut.
Depuis Lomé, Sossoukpè a continué à alimenter Olofofo, un journal en ligne suivi pour ses dénonciations relatives aux dysfonctionnements au sein des institutions béninoises. Il avait notamment relayé des témoignages de détenus dénonçant les conditions d’incarcération dans les prisons béninoises, ce qui avait conduit à des poursuites judiciaires contre des prisonniers accusés de lui avoir fourni des informations. En mars 2025, Olofofo a été interdit de publication au Bénin par la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC).
Le piège d’Abidjan
Le 8 juillet 2025, Hugues Comlan Sossoukpè quitte Lomé pour Abidjan à bord d’un vol de la compagnie Air Côte d’Ivoire. Il répond à une invitation officielle du ministère ivoirien de la Transition numérique et de la Digitalisation, qui l’a convié, en sa qualité de « journaliste reconnu de la sous-région », à couvrir la première édition de l’Ivoire Tech Forum, un salon régional sur l’innovation numérique prévu du 9 au 11 juillet 2025. Il est attendu à son hôtel, le Palm Beach, propriété du Fonds de prévoyance militaire (FPM) de Côte d’Ivoire.
Rien ne laisse présager le dénouement. Sossoukpè a, il est vrai, confié à RSF dans les mois précédant le voyage des menaces répétées pesant sur sa personne, y compris sur le sol togolais. Il avait même fait état de projets d’enlèvement à ses proches. Mais l’invitation officielle d’un ministère d’un pays tiers semblait offrir une garantie suffisante.
Dans la nuit du 10 au 11 juillet 2025, plusieurs policiers frappent à la porte de sa chambre d’hôtel. Selon le récit transmis à son avocat Me Maximin Pognon, cinq individus se présentent à lui : quatre d’entre eux se font passer pour des gendarmes ivoiriens, mais Sossoukpè en reconnaît deux comme des agents de la police béninoise. Il exige d’être conduit devant un juge. Ses interlocuteurs acquiescent… mais ne respecteront pas leur promesse.
Son téléphone et son ordinateur sont confisqués. Il est conduit brièvement au siège d’un service de la gendarmerie ivoirienne, avant d’être acheminé directement au salon d’honneur de l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny. Sans mandat ivoirien, sans présentation à un magistrat ivoirien, sans possibilité de contester la procédure, il est embarqué à bord d’un avion privé affrété pour l’occasion, un Beechcraft 1900D, en direction de Cotonou. L’appareil se pose à 22 heures à Cotonou. Sossoukpè est débarqué, placé en garde à vue à la brigade économique et financière, avant d’être présenté le lendemain à un juge d’instruction qui lui lit le mandat d’arrêt international émis par la CRIET.
RSF, qui a conduit une enquête approfondie sur les circonstances de l’arrestation, est catégorique. A en croire l’organisation, des policiers béninois, dépêchés en Côte d’Ivoire, ont eux-mêmes mené l’opération, avec la complicité passive, voire active, de leurs homologues ivoiriens. Selon l’organisation, « aucun officier de police judiciaire n’a supervisé l’interpellation ou l’extradition, et aucune décision de justice ne l’a autorisée ». Des « manquements graves » ont été signalés aux plus hautes sphères de l’État ivoirien, et l’officier chargé de la surveillance du journaliste aurait même été arrêté après les faits.
La version officielle ivoirienne, livrée avec treize jours de retard par le ministre de la Communication Amadou Coulibaly, est que les autorités d’Abidjan « ignoraient son statut de réfugié » et ont simplement « exécuté un mandat au nom de la coopération judiciaire avec le Bénin ». Une explication que contredisent ses avocats, qui soutiennent que le titre de voyage togolais de Sossoukpè « mentionait clairement le statut de réfugié », et que plusieurs organisations de droits humains qualifient de prétexte.
De lourds chefs d’accusations
Le 14 juillet 2025, Hugues Comlan Sossoukpè est présenté devant le juge des libertés et de la détention de la CRIET. À l’issue de l’audience, quatre chefs d’accusation sont retenus contre lui dont incitation à la rébellion, incitation à la haine et à la violence, harcèlement par le biais d’une communication électronique et apologie du terrorisme
Ces poursuites sont fondées sur des contenus diffusés par Sossoukpè sur ses plateformes numériques. Le parquet estime que certaines de ses prises de parole « contiendraient des propos subversifs, susceptibles de troubler l’ordre public » et auraient « alimenté des tensions sociales, porté atteinte à la cohésion nationale et encouragé des comportements hostiles envers les forces de l’ordre ».
Ces charges s’appuient principalement sur le Code du numérique du Bénin (loi n°2017-20 du 20 avril 2018), dont les articles relatifs au harcèlement électronique et à la diffusion de fausses informations prévoient jusqu’à deux ans d’emprisonnement et des amendes pouvant atteindre dix millions de francs CFA. La MFWA (Media Foundation for West Africa) a dénoncé depuis 2023 l’utilisation de ce code pour condamner les journalistes qui exercent en ligne en estimant que ses termes trop généraux favorisent des interprétations abusives.
La CRIET est, elle-même, une juridiction d’exception créée en 2018 pour juger les infractions économiques et les actes terroristes. Son utilisation croissante contre des journalistes et des activistes soulève des questions persistantes sur son adéquation à connaître de délits de presse. En mars 2026, la cour a condamné un autre journaliste, Pascal Mitowadé, à cinq ans de prison ferme pour des publications relatives à la tentative de coup d’État du 7 décembre 2025, une peine jugée disproportionnée par des observateurs.
Face au juge, Sossoukpè a nié les faits et contesté la légalité de son arrestation. Il a revendiqué, à la surprise de l’audience, sa nationalité togolaise, suggérant qu’il aurait entamé une procédure de naturalisation au Togo, son pays d’asile. Son avocat Me Barnabé Gbago a estimé que, quelle que soit la nationalité de son client, « les règles de l’extradition n’ont pas été respectées » et a qualifié la méthode d’interpellation de « suspecte ».
Les failles procédurales au cœur de l’embarras judiciaire
L’affaire Sossoukpè cristallise une série d’irrégularités qui mettent la justice béninoise dans une position délicate sur le plan du droit international.
Hugues Comlan Sossoukpè bénéficiait, au moment de son arrestation, du statut de réfugié politique reconnu par le HCR et matérialisé dans son titre de voyage togolais. Ce statut est protégé par la Convention de Genève de 1951 et son Protocole de 1967. Le principe de non-refoulement, pierre angulaire du droit des réfugiés, interdit qu’une personne réfugiée soit renvoyée vers un pays où sa vie ou sa liberté serait menacée. Sa remise aux autorités béninoises constitue, selon RSF et plusieurs organisations de droits humains, une violation flagrante de ce principe.
La loi ivoirienne de 2023 sur les réfugiés est, elle aussi, explicite : « le réfugié ou le demandeur d’asile ne peut être refoulé à la frontière, expulsé ou exposé à toute autre mesure tendant à le contraindre à retourner ou à demeurer sur un territoire où sa vie, son intégrité physique ou sa liberté serait menacée ».
Aucune convention bilatérale d’extradition liant formellement le Bénin à la Côte d’Ivoire dans ce type de contexte n’a été invoquée de manière satisfaisante. La procédure normale d’extradition exige, dans tous les cas, la présentation du suspect à un juge du pays de transit, la possibilité pour l’intéressé de contester la mesure, et une décision judiciaire autorisant le transfert. Aucune de ces étapes n’a été respectée. Le gouvernement béninois a parlé de « coopération entre deux pays dans les règles de l’art », mais cette affirmation est contredite par l’enquête de RSF, qui conclut à un « enlèvement » plutôt qu’à une « extradition ».
Pendant les six premiers mois de détention, Sossoukpè a été placé en isolement strict selon ses proches. Aucune visite de sa famille, aucune visite de ses avocats n’avait été autorisée. Ce n’est qu’à la fin du mois de décembre 2025, soit cinq mois et demi après son incarcération, qu’un avocat a pu s’entretenir quelques minutes avec lui, juste avant l’audience du 26 décembre 2025. L’audience suivante, fixée au 12 janvier 2026, a eu lieu sans que la défense en soit informée selon Front Line Defenders, privant Sossoukpè de représentation juridique lors d’une étape cruciale : celle de la prolongation de sa détention provisoire. Front Line Defenders note explicitement que « la prolongation de la détention viole la législation nationale ».
L’escalade internationale
Dès les premières heures suivant son arrestation, une mobilisation internationale s’est organisée. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a réclamé la libération de Sossoukpè dès le 17 juillet 2025, dénonçant le « message inquiétant envoyé aux journalistes de la région ». La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’OMCT ont co-signé un appel urgent classifiant l’affaire comme « enlèvement/refoulement/détention arbitraire/harcèlement judiciaire ». Front Line Defenders a multiplié les communiqués en appelant à la libération immédiate du journaliste. Global Voices a pointé les implications pour la sécurité des journalistes réfugiés à travers le continent.
Le 16 juillet 2025 six jours seulement après l’arrestation de Sossoukpè, un second journaliste, Ali Moumouni, présenté comme collaborateur du média Olofofo depuis septembre 2024, a été interpellé à Cotonou alors qu’il participait à une formation dans un établissement scolaire, « sans mandat ni motif officiel » selon RSF. Placé sous mandat de dépôt par la CRIET le 21 juillet 2025, il fait face à cinq chefs d’accusation similaires à ceux de son confrère, dont « incitation à la violence et à la rébellion », « harcèlement par le biais de communications électroniques » et « apologie du terrorisme ». Sa première audience au fond n’a eu lieu qu’en mars 2026, soit huit mois après son incarcération.
L’affaire a pris une nouvelle dimension le 25 janvier 2026, quand Me Dossou Stanic Adjacotan, l’un des avocats de l’équipe de défense de Sossoukpè, a été arrêté à l’aéroport international Cardinal Bernardin Gantin de Cotonou à son retour de voyage. Il a été déféré devant la CRIET le 30 janvier 2026, inculpé d’« apologie de coup d’État » en lien avec la tentative de putsch du 7 décembre 2025. Front Line Defenders a estimé qu’« aucune preuve ne justifie les charges retenues contre l’avocat » et a exprimé la crainte qu’il fasse l’objet de représailles pour son travail de défense.
Le tournant décisif est survenu le 24 avril 2026, quand Reporters sans frontières a déposé, par l’intermédiaire de son avocat Me Koffi Sylvain Mensah Attoh, une requête devant la Cour de justice de la CEDEAO contre le Bénin et la Côte d’Ivoire. Dans sa plainte, RSF dénonce le rôle de la Côte d’Ivoire dans la violation du droit à la protection des réfugiés et de la liberté de la presse, en remettant Sossoukpè aux autorités béninoises en dehors de tout cadre légal ; le rôle du Bénin comme commanditaire de l’opération d’enlèvement, ainsi que la détention arbitraire de Sossoukpè et de Moumouni ; la demande que la juridiction ouest-africaine « reconnaisse les graves violations du droit commises » et ordonne la libération immédiate des deux journalistes.
Pour Arnaud Froger, responsable du pôle investigation de RSF, « enlèvement, exfiltration dans un avion privé, détention arbitraire, recherche des sources et arrestation d’un présumé collaborateur… Les enquêtes de RSF ont permis de mettre au jour les sombres manœuvres des États béninois et ivoiriens ».
Un contexte plus large
L’affaire Sossoukpè ne surgit pas dans un vide. Elle s’inscrit dans une dégradation continue de la liberté de presse au Bénin depuis l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon en 2016. Cette année-là, le pays était classé 78e sur 180 dans l’index RSF. Dix ans plus tard, en 2026, il occupe la 113e place en ayant perdu 21 places en un an (92e en 2025 à 113e en 2026), avec un score global de 47,39 contre 54,60 en 2025. RSF cite explicitement l’affaire Sossoukpè parmi les causes de cette dégringolade : « Les autorités vont jusqu’à traquer les journalistes critiques, tel le fondateur du média en ligne Olofofo, Hugues Comlan Sossoukpè, enlevé en Côte d’Ivoire avant d’être extradé au Bénin ».
La CRIET, tribunal anti-corruption reconverti en outil de répression des délits de presse, est au centre des préoccupations des organisations de défense de la liberté d’expression. En 2023, un journaliste de web radio avait été condamné à un an de prison avec sursis pour avoir publié une enquête sur des exécutions extrajudiciaires. En mars 2026, le journaliste Pascal Mitowadé a écopé de cinq ans de prison ferme pour avoir relayé une annonce de coup d’État. Cette tendance confirme que la CRIET est devenue, selon plusieurs analystes, une juridiction d’exception utilisée pour faire taire les voix dissidentes dans les médias.
Le porte-parole du gouvernement béninois, Wilfried Léandre Houngbédji, a maintenu tout au long de l’affaire que la justice suivait son cours et que la liberté d’expression « implique aussi le devoir d’assumer et de prouver ses propos ». Mais cette posture officielle contraste avec la réalité d’un dossier où l’instruction est au point mort, les droits de la défense ont été violés selon plusieurs organisations et la détention provisoire excède les limites fixées par la loi nationale.
Pour quelle issues ?
A l’analyse l’affaire Hugues Sossoukpè semble pièger la justice béninoise à plusieurs niveaux.
Sur le plan procédural, l’instruction du dossier révèle des contradictions que la CRIET ne peut ignorer. Hugues Sossoukpè revendique le statut de réfugié reconnu par une instance internationale (le HCR), et la manière dont il a été amené sur le territoire béninois prive la procédure de sa légitimité formelle. Toute condamnation prononcée dans ces conditions s’exposerait à être annulée en appel ou sanctionnée par la Cour de justice de la CEDEAO.
Sur le plan politique, relaxer Sossoukpè reviendrait, pour les autorités béninoises, à reconnaître qu’il a été injustement détenu, et donc à valider les accusations d’enlèvement formulées par RSF et les organisations de droits humains. Mais le maintenir en détention prolonge chaque jour davantage l’exposition internationale du pays.
Sur le plan régional, la saisine de la Cour de justice de la CEDEAO place Cotonou et Abidjan dans une position inédite. Si la juridiction ouest-africaine venait à reconnaître les violations alléguées, ce serait une condamnation sans appel pour deux États membres de la communauté, avec des répercussions potentielles sur leur crédibilité diplomatique et leur engagement en matière de droits humains.



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