Afrique de l’Ouest : la Côte d’Ivoire, locomotive industrielle d’une région longtemps à la traîne
Avec un PIB nominal appelé à dépasser 100 milliards de dollars en 2026, la Côte d’Ivoire confirme son statut de première puissance économique de l’UEMOA. Portée par la transformation du cacao, la montée en puissance des hydrocarbures, les infrastructures portuaires et une croissance régulière, elle s’impose comme la locomotive industrielle de l’Afrique de l’Ouest francophone. Mais derrière cette trajectoire spectaculaire demeurent des fragilités majeures, entre poids de l’informel, inégalités territoriales et dépendance encore forte aux matières premières.

SOMMAIRE

En 2026, la Côte d’Ivoire franchit un seuil que peu d’économies africaines ont atteint en une génération. Son produit intérieur brut nominal dépassera 100 milliards de dollars selon les projections du Fonds monétaire international, contre moins de 25 milliards en 2011 au lendemain de la crise postélectorale. Ce quadruplement en quinze ans n’est pas une anomalie statistique. Il est le résultat d’une accumulation de décisions industrielles, infrastructurelles et financières qui ont progressivement transformé un pays agricole en pivot économique de l’Afrique de l’Ouest francophone — avec tout ce que cette position implique en termes de puissance, mais aussi de fragilités structurelles que la croissance n’a pas effacées.
La Côte d’Ivoire représente aujourd’hui environ 40 % du produit intérieur brut de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et 39 % de sa masse monétaire, selon les données de la BCEAO. Dans un espace de huit États partageant la même monnaie et le même marché douanier, ce poids n’a pas d’équivalent. Il est à l’UEMOA ce que l’Allemagne est à la zone euro, une référence pour les comparaisons, mais aussi une dépendance que les voisins n’admettent pas toujours aisément.
La croissance ivoirienne est réelle, régulière et documentée. De 6,2 % en 2022, elle a progressé à 6,5 % en 2023, puis atteint 6 % en 2024 selon la Direction générale du Trésor français et Coface, soit deux points au-dessus de la moyenne subsaharienne, avant d’être projetée à 6,3 % en 2025 par la Direction générale de l’économie ivoirienne. Ces chiffres ne ressemblent pas à la croissance en dents de scie qui caractérise la plupart des économies de la région.
Cette régularité tient à plusieurs facteurs. Le Plan national de développement 2021-2025 ciblait une croissance annuelle supérieure à 7 % et un volume d’investissement de 59 milliards d’euros, porté aux trois quarts par le secteur privé. À fin 2024, 77,1 % de ce volume avait été engagé, un taux d’exécution élevé pour un programme de développement public en Afrique subsaharienne. Le budget 2026 a atteint un niveau record de 17 350,2 milliards de FCFA, orienté vers le capital humain, la mécanisation agricole et l’investissement productif.
Mais la base de cette croissance reste vulnérable. L’économie demeure à plus de la moitié informelle, représentant également plus de 90 % des emplois. L’agriculture concentre environ 46 % de l’emploi et 16 % du PIB, et dépend pour l’essentiel du cacao, qui représente à lui seul 35 % des exportations. Les recettes publiques n’atteignent que 17,4 % du PIB en 2025, un niveau insuffisant pour financer les besoins en infrastructures et services publics dans un pays de 32 millions d’habitants. Les disparités entre Abidjan et l’intérieur du pays sont documentées par la Banque mondiale comme l’une des plus marquées d’Afrique de l’Ouest.
La transformation industrielle : du cacao au pétrole
Le tournant industriel de la Côte d’Ivoire s’appuie sur deux paris simultanés : la transformation de ses matières premières agricoles sur le territoire national et la montée en puissance d’une industrie extractive pétrolière.
Sur le cacao, le pays est le premier producteur mondial avec une production attendue de 1,7 million de tonnes pour la saison 2025-2026, en hausse de 5,3 % après deux saisons difficiles. Mais le vrai enjeu n’est plus le volume des fèves exportées, c’est la valeur captée localement sur leur transformation. La Côte d’Ivoire ne capte historiquement que 4 à 5 % de la masse financière générée sur l’ensemble de la chaîne de valeur mondiale du cacao, selon Africa24TV. La stratégie publique vise à porter le taux de transformation locale à 50 % de la production de fèves d’ici 2030, contre environ 35 % aujourd’hui. La capacité de broyage installée a augmenté de 33,2 % entre 2017 et 2024, passant de 730 000 à 972 040 tonnes, avant d’atteindre 1 022 040 tonnes avec l’entrée en production de l’usine TRANSCAO à Abidjan en 2025. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO et Coris Bank International ont accordé 38 milliards de FCFA pour une nouvelle usine à San Pedro, premier port de sortie du cacao. Un kilogramme de fèves brutes vendu 2 à 3 dollars peut générer dix à vingt fois plus sous forme de produits finis. L’Institut d’études de sécurité (ISS Africa) estime que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB ivoirien passera de 13 % en 2023 à 23,7 % à l’horizon 2043, si la transformation agro-industrielle se poursuit au rythme actuel.
Sur les hydrocarbures, la découverte du gisement Baleine en septembre 2021 a modifié les perspectives en profondeur. Exploité par ENI en partenariat avec l’ivoirien PETROCI, le champ produit actuellement 60 000 barils de pétrole et 80 millions de pieds cubes de gaz par jour, après les phases 1 et 2. Le 25 mai 2026, la décision finale d’investissement de 4 milliards de dollars pour la phase 3 a été signée à Abidjan par le ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly. La phase 3 doit porter la production à 150 000 barils par jour et 200 millions de pieds cubes de gaz, avec un plateau de production gazière maintenu au moins douze ans. À l’horizon 2028-2029, les hydrocarbures représenteront environ 4,5 % du PIB selon le Trésor français et permettront à Abidjan d’intégrer les premiers rangs des exportateurs africains d’or noir.
Une puissance régionale à géographie inégale
Le rayonnement industriel de la Côte d’Ivoire sur ses voisins s’exerce par plusieurs canaux. Elle est le principal exportateur d’électricité de la sous-région, alimentant le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, le Togo et le Bénin. Le port autonome d’Abidjan, avec un trafic estimé à plus de 46 millions de tonnes en 2025 en hausse de 16,1 %, reste la première infrastructure portuaire de l’espace UEMOA. Le port de San Pedro, deuxième port du pays et premier port cacaoyer du monde, monte en capacité pour traiter des volumes croissants de produits transformés. Trois centres économiques industriels, à Akoupé Zeudji (Grand-Abidjan), San Pedro et Ferkessédougou (nord), représentant 1,7 milliard de dollars d’investissement sont en construction avec l’objectif de distribuer l’activité industrielle au-delà de l’agglomération abidjanaise.
Mais la puissance économique régionale de la Côte d’Ivoire souffre d’une contradiction durable : elle rayonne sur ses voisins tout en étant peu intégrée à eux. Les pays de l’AES, Burkina Faso, Mali, Niger, qui ont quitté la CEDEAO en janvier 2025, représentaient une part croissante du trafic de transit par Abidjan. La fermeture des frontières et la rupture institutionnelle avec ces trois États fragilisent une logique de hub régional qui supposait des corridors terrestres ouverts vers le Sahel. Le FMI prévoit pour la période 2026-2030 une croissance annuelle moyenne de 7 à 7,5 %, portée par les hydrocarbures, le cacao transformé et les infrastructures, une projection qui intègre la résilience de l’économie domestique, mais qui ne règle pas la question de la demande régionale.
Les limites structurelles de la locomotive
La métaphore de la locomotive appelle naturellement une question : à quelle vitesse roule le reste du convoi ? L’UEMOA dans son ensemble affiche des performances inférieures à celles de la Côte d’Ivoire. Le Sénégal a commencé sa production pétrolière et gazière en 2024 avec les champs de Sangomar et de Yakaar-Teranga, ce qui pourrait modifier le rapport de forces économique dans la zone dans les dix prochaines années. Le Nigéria, économie de référence hors UEMOA, demeure en décrochage structurel. Le Ghana traverse une période de redressement économique sous tutelle FMI depuis 2023.
La Côte d’Ivoire elle-même doit résoudre les contradictions internes que sa croissance n’a pas effacées. Le taux de pauvreté dans les zones rurales du centre et du nord dépasse 50 % selon les données BCEAO, pendant qu’Abidjan concentre les investissements, les emplois qualifiés et les services. Le secteur formel ne représente que 10 % des emplois dans un pays dont la population est à 60 % âgée de moins de 25 ans. La transition d’un modèle agricole exportateur vers une économie industrielle à valeur ajoutée, seul moyen d’absorber durablement ce dividende démographique, est engagée, mais ses effets sur les conditions de vie des populations restent encore limités à un nombre restreint de territoires et de ménages.
L’objectif officiel de parvenir au statut de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 suppose un PIB par habitant dépassant 4 255 dollars. En 2024, il s’établissait à environ 2 700 dollars. L’écart est mesurable. La trajectoire est engagée. La vitesse à laquelle elle profitera à l’ensemble de la population ivoirienne et, au-delà, à la région, est la question industrielle et sociale qui définira le legs économique de la décennie en cours.


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