Crise de Ceuta : l’hypothèse d’une instrumentalisation marocaine

Depuis la fin du mois de juillet 2026, l’enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, traverse la plus importante vague d’arrivées migratoires jamais enregistrée à sa frontière. À partir du 30 juillet, entre 50 000 et 70 000 personnes, en très grande majorité de jeunes Marocains et adolescents, ont franchi la frontière en quelques heures, en nageant autour du brise-lames d’El Tarajal, en escaladant les grillages frontaliers ou en longeant le littoral. Ce chiffre représente environ 70% de la population totale de Ceuta, qui compte à peine 84 000 habitants, ce qui a immédiatement submergé les capacités d’accueil locales.

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l'enclave espagnole de Ceuta
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Le bilan humain de l’épisode s’est alourdi de jour en jour. D’abord estimé à 18 morts le 31 juillet, il est passé à 34, puis à 67, avant d’atteindre au moins 72 morts selon un bilan publié le 2 août, la plupart noyés en tentant la traversée à la nage ou écrasés dans des bousculades sur les brise-lames. La majorité des personnes entrées sont reparties vers le Maroc dans les heures et les jours suivants, souvent poussées par la faim, l’épuisement et l’hostilité de la population locale, mais plusieurs centaines seraient encore présentes à Ceuta sans solution de logement ni de nourriture.

Cette crise ne surgit pas de nulle part. Un rapport du centre de réflexion du ministère espagnol de la Défense, publié en mai 2026, alertait déjà sur une « montée en puissance marocaine » aux frontières de Ceuta et Melilla, recommandant un plan de défense spécifique pour ces deux « nœuds vitaux » de la sécurité espagnole. Ce document évoquait une stratégie marocaine « d’attrition progressive et prolongée » visant à affaiblir la position espagnole sans recourir à la force militaire, combinant asphyxie économique, via la fermeture des douanes commerciales, et instrumentalisation de la migration.

Au premier semestre 2026, Ceuta avait déjà enregistré une hausse de plus de 149% des franchissements terrestres par rapport à l’année précédente, signe que la pression migratoire s’intensifiait bien avant l’épisode de fin juillet. Le déclencheur immédiat identifié par le gouvernement espagnol est un arrêt de la Cour suprême rendu le 8 juillet 2026, qui a jugé que la procédure de « retour sommaire » ne pouvait pas s’appliquer aux migrants interceptés en mer tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla, leur imposant la procédure ordinaire d’immigration. Madrid affirme que des réseaux de passeurs ont détourné cette décision, diffusant sur les réseaux sociaux la rumeur selon laquelle la frontière serait désormais infranchissable sans conséquence.

L’hypothèse de l’instrumentalisation marocaine

La question centrale que pose cette crise est celle du rôle joué par les autorités marocaines. Plusieurs éléments alimentent la thèse d’une instrumentalisation délibérée. D’abord, l’attitude initiale des agents marocains, qui ont laissé le flux se développer avant de l’interrompre plusieurs heures plus tard par une décision qui semblait politique, a nourri les soupçons d’une opération coordonnée depuis l’intérieur du dispositif marocain. Des migrants refoulés ont par ailleurs affirmé qu’aucun barrage renforcé n’avait été déployé sur les routes menant à Fnideq, la localité marocaine limitrophe de Ceuta.

Riccardo Fabiani, analyste à l’International Crisis Group, estime qu’« il y a suffisamment d’éléments pour estimer que le pouvoir à Rabat est impliqué dans cette crise ». Haizam Amirah Fernández, directeur du Centre des études arabes contemporaines de Madrid, va dans le même sens, jugeant « difficile de croire que les autorités n’aient pas été au courant de ce qu’il se passait, voire n’aient pas facilité un mouvement de population d’une telle ampleur ». L’historien Pierre Vermeren y voit un « message d’avertissement » envoyé à l’Espagne de Pedro Sánchez sur la question du Sahara occidental, territoire non autonome selon l’ONU, contrôlé par le Maroc mais revendiqué par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Le journaliste Quentin Müller résume cette lecture en évoquant « une instrumentalisation de sa propre population, par le Maroc, pour faire payer à l’Espagne son rapprochement avec l’Algérie ».

Ce schéma n’est pas inédit. En 2021, le Maroc avait déjà été accusé d’avoir facilité l’entrée de plus de 10 000 jeunes Marocains à Ceuta pour faire pression sur Madrid après que l’Espagne avait accueilli pour soins médicaux le chef du Polisario, Brahim Ghali. Une note de l’ONG Migreurop souligne que Rabat « n’hésite pas à utiliser la migration comme une rente politique, économique, diplomatique », l’ayant instrumentalisée à plusieurs reprises pour obtenir la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental, des accords commerciaux et de pêche favorables, ou un statut avancé auprès de l’Union européenne.

Cette lecture n’est toutefois pas unanime. La politologue Ruth Ferrero appelle à la prudence, estimant que « les informations disponibles ne suggèrent pas, a priori, une volonté politique marocaine » délibérée, et que le rôle des réseaux de désinformation et des filières de traite reste central dans cet emballement. Une étude de l’Observatoire nordique des droits de l’homme au Maroc, citée dans ce débat, révèle que 81% des jeunes Marocains interrogés considèrent la migration irrégulière comme une « solution pour améliorer leurs conditions de vie », ce qui nourrit un terreau social propice à ce type de mouvement de masse, indépendamment de toute manipulation étatique. Côté marocain, le ministère de l’Intérieur a officiellement démenti tout relâchement des contrôles, pointant plutôt « l’exploitation malveillante » des réseaux sociaux. L’Association marocaine des droits humains a néanmoins réclamé l’ouverture d’une enquête « sérieuse et indépendante pour établir les responsabilités ».

Les divisions internes en Espagne

Sur le plan intérieur espagnol, la crise a immédiatement ravivé des lignes de fracture politique déjà anciennes. Localement, les cinq formations représentées à l’Assemblée de Ceuta (PP, PSOE, Vox, MDyC et Ceuta Ya!) ont dans un premier temps réclamé conjointement la déclaration de l’état d’urgence national, la fermeture de la frontière et un renforcement policier et militaire. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas (PP), a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue », évoquant une pression « impossible à absorber ».

Mais ce consensus local a rapidement cédé la place à un affrontement politique plus classique entre gouvernement et opposition. Le chef du PP, Alberto Núñez Feijóo, a accusé Pedro Sánchez d’avoir envoyé, pendant des années, un « message de permissivité » migratoire et d’avoir ouvert des différends diplomatiques avec les partenaires européens de l’Espagne. Vox, de son côté, a dénoncé une « politique migratoire criminelle », tandis que le PSOE reprochait à la droite un pur « opportunisme politique ». Le gouvernement de Madrid a rejeté la demande d’état d’urgence national formulée par Ceuta, estimant que le cadre légal en vigueur ne permet pas d’invoquer ce dispositif pour une crise migratoire.

Ces tensions locales dépassent le seul épisode migratoire. Un mois avant la crise, Vox accusait déjà Vivas et le délégué du gouvernement PSOE, Miguel Ángel Pérez Triano, d’avoir noué une « alliance de intérêts » bipartisane pour marginaliser l’alternative politique portée par le parti d’extrême droite à Ceuta, reprochant à ces deux responsables de délaisser les problèmes structurels de la ville (emploi, sécurité, pression migratoire) au profit d’une confrontation idéologique contre Vox. Cet épisode antérieur illustre à quel point le débat politique ceutan était déjà polarisé avant même l’éclatement de la crise de fin juillet.

Sur le plan national, Pedro Sánchez a qualifié les traversées massives de « violation de la souveraineté territoriale de l’Espagne », mobilisant l’armée pour renforcer les effectifs policiers dépassés, tout en attribuant la responsabilité première aux réseaux de passeurs qui auraient détourné l’arrêt de la Cour suprême. Un collectif de gauche radicale, à l’inverse, a critiqué le gouvernement PSOE-Sumar pour avoir repris « ligne par ligne » une feuille de route dictée par l’extrême droite et la droite, en déployant l’armée et en durcissant les mesures de refoulement, plaidant au contraire pour la libre circulation et des voies de migration sûres et légales.

La fracture européenne : Schengen, solidarité et accusations réciproques

La crise de Ceuta a rapidement débordé le cadre bilatéral hispano-marocain pour devenir un test de la solidarité européenne en matière migratoire. L’Italie de Giorgia Meloni a suspendu temporairement, pour un mois, l’accord de Schengen concernant la libre circulation avec l’Espagne, qualifiant les scènes de Ceuta de « choquantes », une décision soutenue par la Finlande et le Danemark, tandis que le premier ministre tchèque Andrej Babiš appelait lui aussi à une suspension temporaire de la participation espagnole à Schengen.

Vingt-deux États membres de l’UE ont adressé une lettre ouverte réclamant une réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur et accusant, en creux, l’Espagne d’une gestion insuffisante de sa frontière sud. Face à ces critiques, Pedro Sánchez a dénoncé la réaction « égoïste, polarisante et illégale » de certains partenaires européens, rappelant que Ceuta et Melilla sont soumises à des règles Schengen spécifiques empêchant tout mouvement ultérieur vers le reste de l’espace européen, et que l’Espagne affiche, selon Frontex, l’une des frontières extérieures les moins poreuses de l’Union, avec un nombre d’entrées irrégulières deux fois inférieur à celui de l’Italie sur la période 2021-2026.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié les images de Ceuta d’« inacceptables », rappelant qu’on ne peut accéder à l’Union sans respecter ses règles, tout en proposant un déploiement renforcé de l’agence Frontex et une assistance économique, technique et opérationnelle à l’Espagne. Le commissaire européen à l’Intérieur et à la Migration, Magnus Brunner, a confirmé qu’aucune personne n’avait franchi la frontière vers le territoire continental de l’UE, un point clé que Madrid met en avant pour contrer les accusations de laxisme. Cet épisode illustre une fracture désormais classique au sein de l’UE entre pays de première ligne, appelant à la solidarité, et pays du Nord ou d’Europe centrale, plus enclins à la fermeté sécuritaire et à la responsabilisation individuelle des États frontaliers.

Une gestion diplomatique hispano-marocaine sous contrainte

Malgré les accusations qui pèsent sur Rabat, Madrid et le Maroc ont affiché une coopération rapide pour endiguer la crise. Dès le 30 juillet, les deux pays ont assuré travailler « en coordination » pour organiser le rapatriement de toutes les personnes entrées illégalement à Ceuta, et un accord bilatéral a été conclu en un temps record pour accélérer ces retours. Cette coopération rapide, malgré les tensions sous-jacentes, illustre la nature paradoxale de la relation hispano-marocaine : le Maroc reste un partenaire indispensable à la gestion des flux migratoires vers l’Europe, ce qui limite la marge de manœuvre de l’Espagne pour dénoncer ouvertement une éventuelle instrumentalisation, même quand des voix diplomatiques et sécuritaires espagnoles en évoquent la probabilité.

Cette dépendance structurelle est résumée par Riccardo Fabiani : l’afflux migratoire « rappelle à l’Espagne que Ceuta reste un territoire contesté et difficile à défendre, et que Madrid a besoin de Rabat pour protéger ses intérêts ». Sur le terrain, l’Espagne a par ailleurs annoncé l’installation d’une ligne de bouées de 500 mètres et de barrières flottantes le long du môle d’El Tarajal, ainsi que le renforcement des effectifs par drones, plongeurs et unités militaires supplémentaires.

Ainsi, l »épisode de fin juillet-début août 2026 met en évidence trois dynamiques qui dépassent le seul cas espagnol. D’abord, la vulnérabilité structurelle des enclaves de Ceuta et Melilla comme points de pression diplomatique aux mains de Rabat, un levier déjà documenté depuis au moins 2021 et anticipé par les services de renseignement espagnols eux-mêmes. Ensuite, la persistance de fractures politiques internes en Espagne, où la gestion migratoire reste un terrain de confrontation entre le PSOE au pouvoir, le PP et Vox dans l’opposition, jusqu’à l’échelon local de Ceuta.

Enfin, la crise expose les limites de la solidarité européenne en matière migratoire, un mécanisme fragilisé par la tentation de certains États membres de suspendre unilatéralement des dispositifs communs comme Schengen dès qu’une pression migratoire ponctuelle survient, même lorsque les flux restent, comme l’a rappelé la Commission, cantonnés au territoire enclavé sans jamais atteindre le continent européen. Ces trois axes (instrumentalisation externe, divisions internes espagnoles et fractures intra-européennes), se combinent pour transformer un afflux migratoire ponctuel en crise politique et diplomatique aux répercussions durables pour les relations entre Madrid, Rabat et Bruxelles.

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