Au Sénégal, la nouvelle révision de la Constitution au cœur d’un duel fratricide
Au Sénégal, la réforme constitutionnelle portée par le Pastef ouvre bien plus qu’un débat juridique. Derrière la refonte annoncée des institutions se dessine une bataille de pouvoir entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, anciens alliés devenus pôles rivaux d’un même régime. Entre présidence fragilisée, Parlement conquérant et horizon 2029 déjà en embuscade, le pays entre dans une séquence institutionnelle à haut risque.

SOMMAIRE
- Une réforme présentée comme une refondation institutionnelle
- Le point sensible : les pouvoirs du président encadrés
- Une bataille ouverte en commission
- De l’alliance politique à la confrontation institutionnelle
- Sonko au perchoir, le Pastef en position de force
- La présidentielle de 2029 déjà en toile de fond

Au Sénégal, la proposition de réforme constitutionnelle portée par le groupe parlementaire Pastef dépasse largement le cadre d’un simple chantier institutionnel. Derrière la volonté affichée de renforcer la séparation des pouvoirs, l’État de droit et la gouvernance démocratique, le texte met en lumière une crise politique profonde entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale.
Déposée sous le numéro 17/2026, la proposition de loi vise une révision d’ampleur de la Constitution sénégalaise. Elle touche au fonctionnement de l’Exécutif, au rôle du Parlement, aux pouvoirs du Premier ministre, aux incompatibilités politiques, au contrôle de la période électorale, ainsi qu’à l’architecture de la justice constitutionnelle. Officiellement, il s’agit de refonder les institutions sur la base des recommandations issues des Assises nationales, de la Commission nationale de réforme des institutions, des Assises de la Justice et du Dialogue national.
Mais dans le contexte actuel, cette réforme prend une dimension beaucoup plus politique. Elle intervient après plusieurs mois de tensions entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, deux figures qui avaient accédé ensemble au pouvoir en mars 2024, portées par le même mouvement, le même électorat et le même slogan politique. Deux ans plus tard, l’un incarne l’autorité présidentielle ; l’autre contrôle le parti majoritaire et l’Assemblée nationale.
Une réforme présentée comme une refondation institutionnelle
Le texte porté par les députés du Pastef s’inscrit dans une logique de rééquilibrage des pouvoirs. Il propose notamment de renforcer le rôle de l’Assemblée nationale, en obligeant l’Exécutif à informer le Parlement de toute convention d’investissement relative aux ressources naturelles. Il prévoit aussi d’élargir les prérogatives des commissions d’enquête parlementaires, qui pourraient auditionner un plus large éventail d’acteurs, y compris des magistrats.
La réforme prévoit également une reconfiguration du pouvoir exécutif. Le président de la République continuerait de déterminer la politique de la Nation, mais désormais en concertation avec le Premier ministre. Ce dernier verrait ses attributions renforcées, notamment en matière de pouvoir réglementaire et de nomination à certains emplois civils. Il pourrait aussi présider le Conseil des ministres par délégation du chef de l’État.
Autre point majeur, la transformation du Conseil constitutionnel en Cour constitutionnelle. Cette nouvelle juridiction deviendrait la plus haute instance en matière constitutionnelle. Le texte prévoit une répartition plus équilibrée dans la désignation de ses membres entre le président de la République et le président de l’Assemblée nationale.
La proposition introduit aussi une définition constitutionnelle du mariage comme l’union entre l’homme et la femme. Cette disposition répond à une revendication portée par une partie de la base conservatrice du Pastef.
Le point sensible : les pouvoirs du président encadrés
Au-delà de ces aspects institutionnels, certaines dispositions ont immédiatement été lues comme des mesures visant directement Bassirou Diomaye Faye. La plus sensible concerne l’interdiction faite au président de la République de diriger un parti politique ou une coalition. Le chef de l’État ne pourrait conserver qu’un rôle honorifique dans une formation politique.
Cette mesure intervient alors que Bassirou Diomaye Faye tente de consolider sa propre coalition, « Diomaye Président », après sa prise de distance avec le Pastef. Pour le camp présidentiel, une telle disposition pourrait limiter sa capacité à structurer une base politique autonome. Pour la majorité parlementaire, elle vise au contraire à séparer clairement l’État du parti et à éviter une concentration partisane autour de la fonction présidentielle.
Un autre point de tension concerne le droit de dissolution de l’Assemblée nationale. En commission, les députés ont introduit une limitation de ce droit à une seule dissolution par mandat présidentiel. Cette disposition est politiquement lourde, car elle réduit la marge de manœuvre du président face à une Assemblée dominée par le Pastef. Dans la configuration actuelle, elle protège de fait la majorité parlementaire conduite par Ousmane Sonko.
La réforme durcit aussi les conditions relatives aux motions de censure. Là encore, le texte participe à une redéfinition des rapports de force entre l’Exécutif et le Parlement.
Une bataille ouverte en commission
La commission des Lois de l’Assemblée nationale, réunie le 24 juin 2026, a confirmé la profondeur du désaccord entre le camp présidentiel et la majorité parlementaire. Le garde des Sceaux, Me Moussa Sarr, représentant l’Exécutif, est venu défendre plusieurs amendements gouvernementaux.
L’un des amendements les plus importants visait à supprimer l’incompatibilité entre la fonction présidentielle et la direction d’un parti ou d’une coalition. Cette demande a été rejetée par la majorité Pastef. Les autres amendements du gouvernement ont également été écartés.
À l’issue de cette séquence, l’Exécutif a appelé à une concertation plus large avec les acteurs politiques et la société civile. Le gouvernement estime qu’une réforme d’une telle ampleur ne devrait pas être conduite dans la précipitation. Mais l’Assemblée nationale a maintenu son calendrier, avec un vote prévu en séance plénière le 29 juin 2026.
Cette séquence parlementaire a donc installé une ligne de fracture tranchée avec d’un côté, un président qui souhaite préserver ses marges politiques ; de l’autre, une majorité parlementaire qui entend imposer sa lecture de la refondation institutionnelle.
De l’alliance politique à la confrontation institutionnelle
La crise actuelle trouve ses racines dans l’histoire récente du pouvoir sénégalais. En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko apparaissaient comme les deux visages d’un même projet politique. Empêché de se présenter à la présidentielle, Sonko avait soutenu la candidature de Diomaye Faye. Leur victoire avait été interprétée comme celle d’un duo soudé, porté par le Pastef et par une forte attente de rupture avec l’ancien système.
Mais les premières fissures sont apparues progressivement. La gestion de la coalition présidentielle, les désaccords sur les orientations économiques, les relations avec les partenaires financiers et la question du leadership interne ont nourri les tensions.
La réforme du Code électoral, adoptée au printemps 2026, a constitué un moment clé. Ce texte a notamment levé certains obstacles à une éventuelle candidature d’Ousmane Sonko à la présidentielle de 2029. Bassirou Diomaye Faye a critiqué la procédure, évoquant une démarche contestable. Ce désaccord public a été perçu comme un point de rupture.
La crise s’est accélérée le 22 mai 2026, lorsque le président Faye a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko comme Premier ministre et dissous le gouvernement. Quelques jours plus tard, Sonko a rebondi à l’Assemblée nationale, où il a été porté à la présidence de l’institution. Le centre de gravité du pouvoir s’est alors déplacé : Diomaye Faye conserve la présidence de la République, mais Sonko contrôle le parti majoritaire et le Parlement.
Sonko au perchoir, le Pastef en position de force
L’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale a modifié l’équilibre institutionnel. Avec une majorité très confortable, le Pastef dispose des moyens de peser sur le gouvernement et d’imposer son agenda législatif. Cette position de force s’est confirmée lors du congrès du parti à Diamniadio, en juin 2026, au cours duquel Sonko a été reconduit à la tête du Pastef. Le message politique est clair : l’ancien Premier ministre reste le chef du parti, conserve l’autorité sur l’appareil militant et entend peser sur l’orientation du pays depuis le Parlement.
Face à lui, Bassirou Diomaye Faye tente de construire une base présidentielle autonome autour de sa coalition. Mais cette stratégie se heurte à la puissance parlementaire du Pastef et à l’ancrage militant de Sonko.
La réforme constitutionnelle apparaît ainsi comme un prolongement institutionnel de cette bataille politique. Elle ne se contente pas de modifier des articles de la Constitution ; elle redéfinit les rapports de pouvoir entre les deux anciens alliés. La séance plénière du 29 juin 2026 s’annonce décisive. Avec sa majorité parlementaire, le Pastef dispose théoriquement des voix nécessaires pour faire adopter le texte par l’Assemblée nationale. Mais le président de la République conserve une carte importante : la possibilité de soumettre la réforme à référendum.
Si Bassirou Diomaye Faye choisit cette option, la bataille institutionnelle pourrait se transformer en confrontation directe devant le peuple. Le référendum deviendrait alors un test politique entre le président de la République et le chef du parti majoritaire.
Dans ce scénario, chaque camp chercherait à présenter sa lecture de la crise. Pour Sonko et le Pastef, il s’agirait de défendre une réforme de rupture destinée à limiter les pouvoirs présidentiels et à renforcer le contrôle démocratique. Pour Diomaye Faye, l’enjeu serait de dénoncer une réforme précipitée, taillée sur mesure dans un contexte de rivalité politique.
La présidentielle de 2029 déjà en toile de fond
Cette confrontation intervient dans un contexte économique délicat. Le Sénégal fait face à des contraintes budgétaires importantes, à des discussions difficiles avec le FMI et à une pression sociale persistante. Dans un tel climat, la paralysie institutionnelle pourrait avoir un coût élevé.
Le nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo, nommé après le limogeage de Sonko, hérite d’une situation complexe. Il doit gouverner avec une Assemblée dominée par le parti de son prédécesseur, alors même que le Pastef peut censurer le gouvernement à tout moment. Cette configuration place le chef de l’État dans une position fragile, au moins jusqu’à ce qu’il puisse éventuellement utiliser l’arme de la dissolution dans les conditions prévues par la Constitution.
Le Sénégal se retrouve donc dans une situation politique inédite : un président élu sous la bannière d’un mouvement dont le chef contrôle désormais l’Assemblée nationale, un gouvernement contesté par une partie du parti majoritaire, et une réforme constitutionnelle qui pourrait redistribuer durablement les pouvoirs.
Derrière le débat juridique, une autre échéance se dessine : la présidentielle de 2029. La réforme constitutionnelle, la modification du Code électoral et la recomposition des forces politiques semblent préparer cette bataille à venir. Ousmane Sonko, redevenu éligible selon les modifications récentes du Code électoral, apparaît comme un acteur central de cette perspective. En contrôlant le Pastef et l’Assemblée nationale, il construit une position de force. Bassirou Diomaye Faye, de son côté, cherche à exister politiquement en dehors de l’ombre de son ancien mentor.
La promesse d’un duo indissociable a laissé place à une compétition ouverte pour le contrôle du pouvoir. Ce qui se joue autour de la réforme constitutionnelle dépasse donc le texte lui-même. C’est l’avenir du régime issu de la victoire de 2024 qui est désormais en question.



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