Le niébé, entre transition agro-écologique et justice de genre

Négligé et parfois considéré comme une céréale des pauvres selon des spécialistes de la sélection des céréales, le niébé (haricot) , une légumineuse à graines, contribue à la sécurité alimentaire en Afrique et dans le monde. Son usage reste tout aussi diversifié, tant pour l’alimentation humaine que pour le bétail. Cependant, certaines de ses propriétés agro-écologiques et d’approche genre restent encore peu connues.

A Ouèdo dans la commune d’Abomey-Calavi à plus de 40 kilomètres de Cotonou au sud du Bénin, ce matin de mars 2026, c’est tout fier que Bienvenu Bonou, fait découvrir son champ de niébé tout verdi. Il y a plus d’un an, il était soucieux à l’idée que la pluie tardait à venir à notre première visite, alors qu’il avait alterné du maïs à sa récolte de niébé. « Cette récolte avait été bonne », assure-t-il.
« La fertilité actuelle du sol demande qu’on y cultive le niébé, ou l’arachide. Leurs racines et leurs feuilles qui pourrissent dans le sol après la récolte, permettent à la terre de retrouve sa fertilité. Lorsqu’on fait du maïs après, il se développe bien », dit en langue locale fon, l’agriculteur âgé de la quarantaine et père de famille.
A Gbétagbo, Zè, Torribossito et environs qui sont des localités agropastorales périphériques de Cotonou, sur des parcelles sont produites des cultures vivrières. La plupart des producteurs rencontrés misent sur l’apport de fertilisants chimiques pour le rendement de leur production. Rare d’entre eux priorisent des pratiques agro-écologiques, dont la culture du niébé.
« Le niébé est une légumineuse de la famille des fabacées, qui contribue beaucoup plus à la fertilisation du sol, à travers la fixation d’azote atmosphérique, avec la symbiose, avec les bactéries du sol et les nodulations. Nos parents savaient déjà que le niébé améliore le sol, c’est pour cela qu’ils l’associaient avec des céréales comme le maïs, le sorgho, le mil avant qu’on ne commence à parler du changement climatique. Même sans l’utilisation de l’engrais sur certains sols ici au Bénin, des producteurs de niébé ont la possibilité d’avoir un certain niveau de rendement », dit Symphorien Agbahoungba, chercheur en amélioration génétique des plantes et biotechnologie, au Michigan State University, à Accra (Ghana) et sélectionneur du niébé.
« Le niébé est une plante qui peut améliorer la fertilité du sol en apportant de l’azote. Cela fait que beaucoup de producteurs cultivent le niébé sans apporter quoi que ce soit, parce qu’on dit que la plante peut elle-même se produire son engrais. On a même constaté qu’effectivement, lorsqu’on cultive le niébé et qu’on alterne avec une céréale, elle se comporte mieux. Effectivement, le niébé contribue à la fertilité du sol », dit lors d’un entretien, Elisabeth Pawindé Zida, Maitre de recherche en phytopathologie à l’Institut de recherche environnementale et agricole du Burkina Faso.
A travers la présentation de l’étude intitulée « Genetic improvement of cowpea for West Africa and the USA » à la 7ème Conférence mondiale de recherche sur le niébé (WCRC sigle en anglais) à Cotonou en septembre 2024, Dr Bao-Lam Huynh, chercheurs de l’université de Californie, Riverside, et sélectionneur, qui s’intéresse à la résistance des plantes hôtes, à la sélection assistée par marqueurs et à la biofortification, a indiqué que le niébé est utilisé, non seulement comme culture de rotation, et de consommation, mais pour l’enrichissement du sol, dans des champs diversifiés.
Alternative agro-écologique à l’usage des engrais chimiques
Selon Dr Lydia Ndineleao Horn, Coordinatrice de Initiative de recherche sur les émissions zéro (ZERI), à l’université de Namibie, la capacité de fixation de l’azote par le niébé joue un rôle important pour la réduction de l’utilisation d’engrais azotés.
« Quand l’acidité du sol est très élevée, vous allez voir que les racines n’arrivent pas à noduler. En dehors de cela, quand vous appliquez trop de fertilisants riches en matière organiques, riche en azote surtout, la nodulation aussi est faible », précise Agbahoungba, entre autres conditions nécessaires de l’efficacité de fixation. Des propriétés spécifiques aux légumineuses, le niébé notamment.
Il souligne que l’usage excessif d’intrants chimiques sur le sol affecte les bactéries, et insiste sur le principe de restitution qu’il faut toujours faire. L’apport de matières organiques, les fientes d’animaux, notamment, du fait que ce qui est exporté, à travers les grains, n’est pas totalement rendu par les feuilles laissées sur le sol.
A ces propriétés, s’ajoute la rotation qui consiste à faire se succéder sur une même parcelle plusieurs cultures ou deux. Également, l’association des cultures ou polyculture, consistant à installer plusieurs cultures ou deux différentes en même temps sur la même surface. Les dates de semis ou de récoltes peuvant être décalées.
« Pour des sols très dégradés, je pense que le niébé ne saurait vraiment remplacer systématiquement les engrais. Ce qu’il nous faut aussi, c’est mettre peut être l’accent sur la fumure organique, parce que l’engrais minéral systématiquement, ne contribue non plus à résoudre le problème. Il n’y a pas que la pauvreté du sol, il y a son état même. Il faut améliorer l’état du sol et c’est surtout la fumure organique qui peut contribuer à cela », dit Zida.
Dans un pays comme le Burkina Faso, ce qui dégrade surtout les sols sont les intempéries, la monoculture et la culture intensive sans jachère, dit-elle. Ces deux derniers s’observent dans la plupart des exploitations familiales où, du père aux fils, se fait la production agricole.
Au cœur des champs, le niébé redessine le pouvoir des femmes
« Il est démontré qu’au plan alimentaire, les légumineuses sont très importantes, et au plan agro-écologique elles jouent le rôle de maintien de la fertilité du sol surtout pour les petits producteurs, en l’occurrence les femmes, qui ont souvent de petites parcelles. La plupart du temps, ce sont les parcelles abandonnées, fatiguées que le mari laisse et délègue à la femme. On connait l’apport financier de nos mamans dans les ménages. Malheureusement, elles n’ont pas toujours droit à des terres bien fertiles malgré leur proportion au sein de la population nationale », dit Louis Kokou Imorou, Assistant de recherche au département de phyto-technique et amélioration génétique des plantes, de la Faculté d’agronomie de l’université de Parakou (Bénin).
De ses explications, grâce aux légumineuses, comme le niébé, des femmes arrivent à restaurer la fertilité des terres. Moins exigeantes de certains éléments nutritifs, et par leurs capacités à fixer l’azote atmosphérique.
Contrairement au coton, ou au maïs qui ne donne pas de bons rendements sur des sols appauvris et qui sont des cultures phares des hommes, les femmes préfèrent les légumineuses, qui sont des cultures, à cycle court, d’environs deux mois et demi, au plus trois mois ; et moins pénibles, dit-il.
« Je peux dire qu’au Burkina Faso par exemple, beaucoup de gens vendent le niébé pour payer la scolarité des enfants ou résoudre d’autres problèmes. C’est une culture qui s’achète. La production ne couvre même pas nos besoins et c’est beaucoup demandé de l’extérieur. La production tourne autour de 700 et 1000 tonnes par an. Et ça ne suffit pas », dit Zida. Le niébé est catégorisé dans le lot des cultures qu’on appelle les cultures ‘’catch crop’’. Des cultures secondaires, qui se vendent assez bien et procurent des sources de revenus aux producteurs, dit-elle.
De l’avis des chercheurs interrogés, certaines variétés améliorées de niébé nécessitent des traitements chimiques contre les ravageurs. Des attentes se font sur la mise au point de produits de traitement biologique pour de grandes superficies, pouvant permettre d’éviter les intoxications alimentaires dues à l’usage des produits chimiques.


