Afrique du Sud : violences contre les Noirs et xénophobie s’intensifient
Trente ans après la fin de l’apartheid, le pays de Mandela traverse une nouvelle flambée de violences xénophobes. Au delà des images d’agressions et de magasins pillés, une équation explosive de chômage de masse, d’inégalités vertigineuses et d’instrumentalisation politique d’un ressentiment qui désigne les migrants africains comme boucs émissaires.

SOMMAIRE

Depuis la fin du mois de mars 2026, plusieurs villes sud-africaines sont à nouveau secouées par des attaques visant les ressortissants d’autres pays africains, notamment Ghanéens, Nigérians, Zimbabwéens, Mozambicains, Congolais, Somaliens ou encore Camerounais. À KuGompo City, des manifestations hostiles aux « étrangers » ont dégénéré en échauffourées, avec des véhicules incendiés et des commerces vandalisés. Sur les réseaux sociaux, des vidéos virales montrent des passages à tabac, des humiliations, des chasses à l’homme dans des quartiers populaires.
L’onde de choc dépasse rapidement les frontières. Fin avril 2026, l’agression filmée d’un jeune Ghanéen ravive la tension diplomatique entre Accra et Pretoria : le gouvernement ghanéen convoque l’ambassadeur sud-africain et exige des garanties pour la protection de ses ressortissants. Les autorités sud-africaines condamnent officiellement les attaques et promettent de « sévir », mais les violences continuent de se reproduire, malgré les mises en garde répétées.
Cette séquence n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un cycle qui se répète depuis 2008, avec des pics meurtriers en 2015, 2019, puis ces dernières années : quartiers incendiés, commerces pillés, dizaines de morts, milliers de déplacés. Sur les routes, des groupes de camionneurs sud-africains s’en prennent régulièrement à leurs collègues étrangers à coups de couteaux, d’armes à feu ou de cocktails Molotov, contraignant beaucoup à abandonner leur emploi.
Une cible précise : les Noirs étrangers
Contrairement à certains récits relayés à l’international, les violences en cours ne visent pas les populations blanches. Les cibles privilégiées sont les Noirs venus d’autres pays africains : commerçants de rue, chauffeurs routiers, travailleurs précaires installés dans les townships et les quartiers informels. Le terme péjoratif Makwerekwere, largement diffusé dans le langage courant, sert à les déshumaniser et révèle une forme de racisme intra-africain, où une partie de la population noire sud-africaine se vit comme distincte, voire supérieure, aux autres Africains.
Cette dynamique coexiste avec une autre réalité : statistiquement, les jeunes hommes noirs sud-africains demeurent les premières victimes des homicides dans le pays, en raison d’une criminalité concentrée dans les zones urbaines pauvres. Autrement dit, la violence sud-africaine touche d’abord les Noirs, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Les récits récurrents d’un prétendu « génocide blanc » ou d’un massacre systématique des fermiers afrikaners, régulièrement instrumentalisés à l’étranger, ne reposent pas sur des données factuelles : décisions de justice et enquêtes journalistiques ont à plusieurs reprises démenti ces affirmations.
Pour comprendre la persistance de ces violences, il faut regarder du côté de l’économie. L’Afrique du Sud combine un chômage massif — autour de 30 % à 40 % selon les méthodes de calcul, et bien davantage chez les jeunes — avec une pauvreté structurelle et une criminalité endémique. Dans ce contexte, la rareté des emplois peu qualifiés dans le commerce de rue, la sécurité privée, la manutention ou les services nourrit une compétition directe entre Sud-Africains précaires et migrants africains.
Les inégalités sont parmi les plus extrêmes au monde. Selon la Banque mondiale, environ 10 % de la population concentre près de 71 % des richesses. Trente ans après la fin de l’apartheid, les monopoles économiques restent largement aux mains d’une minorité, tandis que les townships absorbent l’essentiel de la pauvreté et du chômage des jeunes Noirs. À cela s’ajoute une croissance atone, une inflation qui a parfois dépassé 6,5 % et une dégradation continue des services publics — santé, logement, éducation, transports — qui alimente le sentiment d’un système saturé.
C’est dans cet environnement que prospère le discours selon lequel « les étrangers prennent les emplois » et « saturent les hôpitaux ». Les statistiques racontent pourtant une autre histoire : les ressortissants étrangers ne représentaient que 8,5 % des condamnés en 2019 et 7,1 % en 2020, loin de la place qu’ils occupent dans le récit sécuritaire dominant. Mais le mécanisme du bouc émissaire n’a pas besoin de chiffres : il a besoin d’une cible visible, accessible, et politiquement peu coûteuse à attaquer.
L’héritage de l’apartheid et les responsabilités de l’élite
La crise actuelle ne peut se comprendre sans son arrière-plan historique. L’apartheid a légué une société profondément inégalitaire, où l’accès à la terre, au capital et aux réseaux économiques reste largement structuré par la race. L’ANC, longtemps porteur de l’espoir d’une transformation radicale, est aujourd’hui accusé d’avoir laissé se creuser ces inégalités, voire d’avoir vu une partie de ses élites capter les fruits de la transition démocratique.
Plusieurs responsables ont, au fil des années, attisé le ressentiment plutôt que de l’apaiser. En 2015, le roi zoulou Goodwill Zwelithini avait appelé les étrangers africains à « faire leurs valises », un discours suivi d’une vague meurtrière. Plus récemment, certains dirigeants politiques ont qualifié les migrants sans papiers de « bombe à retardement », légitimant de fait la pression populaire sur eux. Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) a exprimé à plusieurs reprises sa préoccupation face à la persistance des violences xénophobes et au caractère structurel des inégalités sud-africaines.
March & March : la nouvelle voix du « Put South Africans First »
Dans ce paysage déjà tendu émerge un acteur récent mais visible, March & March, mouvement citoyen fondé par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice radio à Durban devenue figure militante. L’organisation revendique des dizaines de milliers de sympathisants dans les neuf provinces, avec une base initiale au KwaZulu-Natal avant une extension nationale. Son slogan, « Citizens first, accountability always », et son hashtag #PutSouthAfricansFirst placent la question migratoire au cœur des enjeux socio-économiques du pays.
Officiellement, March & March affirme que son combat n’est pas dirigé contre les étrangers eux-mêmes, mais contre un gouvernement jugé incapable de sécuriser les frontières et de planifier les ressources publiques. Le mouvement multiplie les actions médiatiques, notamment dans les hôpitaux publics, où il se présente comme défenseur des patients sud-africains face à un système saturé. Il revendique avoir soumis plus d’une douzaine de mémorandums au gouvernement et tenu une quinzaine de réunions avec des responsables sur les politiques migratoires.
Cette stratégie de respectabilité ne lève pas l’ambiguïté. Début 2026, une affaire de public violence a été ouverte après des manifestations devant une école primaire à Durban, conduisant Jacinta Ngobese-Zuma à se présenter volontairement à la police. Des médias et responsables ont qualifié certaines de ses opérations d’« illégales » lorsqu’elles interfèrent avec des infrastructures publiques. March & March s’inscrit en réalité dans une constellation plus large de mouvements citizens first — au premier rang desquels Operation Dudula — qui surfent sur la colère liée au chômage, à la pauvreté et à l’effondrement des services publics, tout en alimentant un climat propice aux passages à l’acte xénophobes.
Des réponses qui peinent à convaincre
Le gouvernement de Cyril Ramaphosa condamne régulièrement les violences, ouvre des enquêtes et appelle à la cohésion sociale. Sur le papier, les engagements sont fermes ; sur le terrain, les résultats restent limités, comme le pointent ONG et rapports internationaux. Les arrestations sont rares, les condamnations encore plus, et les auteurs de violences savent qu’ils encourent peu de risques.
À l’extérieur, les flambées xénophobes provoquent des réactions diplomatiques en cascade. Le Nigeria, le Ghana, le Zimbabwe, le Mozambique et plusieurs autres pays de la SADC protestent à chaque épisode et procèdent parfois à des évacuations temporaires. Au sein même de la société sud-africaine, des syndicats, des Églises et des organisations de défense des droits humains mènent un travail patient contre la xénophobie, rappelant la solidarité historique des pays africains avec la lutte contre l’apartheid. Mais la répétition cyclique des attaques témoigne de l’écart entre ces discours et la réalité des quartiers populaires.
La xénophobie sud-africaine n’est ni un dérapage isolé, ni un simple problème d’ordre public. Elle est le symptôme d’une société qui n’a pas réussi à transformer la promesse politique de 1994 en justice économique réelle, et qui peine à protéger ceux qui devraient pouvoir compter sur elle — y compris les autres Africains, dont beaucoup ont jadis hébergé les militants anti-apartheid en exil.
Tant que les causes profondes — concentration des richesses, chômage de masse, faiblesse des services publics, gouvernance défaillante — ne seront pas attaquées de front, le discours qui fait des migrants la source de tous les maux continuera de prospérer. Et avec lui, la tentation, dans les townships comme dans les arènes politiques, de désigner toujours les mêmes victimes : les Noirs étrangers, plus faciles à frapper que les véritables responsables d’un système qui produit, depuis trop longtemps, de la pauvreté et de la rage.
L’enjeu, pour l’ANC au pouvoir comme pour la société sud-africaine dans son ensemble, dépasse la seule gestion d’une nouvelle « crise migratoire ». Il s’agit de savoir si l’Afrique du Sud parviendra, enfin, à honorer la part la plus exigeante de son héritage : faire de la nation arc-en-ciel autre chose qu’un slogan.



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