«Malaika» : l’histoire disputée d’une chanson devenue hymne panafricain
Popularisée dans le monde entier par Miriam Makeba à partir de 1965, la chanson «Malaika» fait toujours l'objet d'une dispute de paternité entre musiciens congolais, kényans et tanzaniens, symbole des intenses circulations culturelles de l'Afrique des années 1950-1960.
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La chanson « Malaika », popularisée dans le monde entier par la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba à partir de 1965, reste depuis plus de soixante ans au cœur d’une dispute de paternité entre musiciens congolais, kényans et tanzaniens. Apparue quelque part entre Lubumbashi, en République démocratique du Congo, Nairobi, au Kenya, et Dar es-Salaam, en Tanzanie, dans les années 1950 et 1960, l’œuvre illustre les intenses circulations musicales qui traversaient alors l’Afrique centrale et orientale, selon l’historien Bogumil Jewsiewicki, spécialiste de la musique urbaine katangaise.
En République démocratique du Congo, la légende attribue la chanson à Édouard Masengo Katiti, guitariste précurseur du style katangais — une guitare sèche jouée sans médiator, en vogue dans l’est du pays dans les années 1950. Selon le témoignage qu’il a livré à l’historien Bogumil Jewsiewicki, Masengo affirmait avoir fait découvrir « Malaika » à Miriam Makeba avant qu’elle n’en fasse un hymne continental. « Quand j’ai rencontré Masengo, il insistait sur le fait que « Malaïka » est sa chanson. Il ne disait pas que Miriam Makeba lui a volé la chanson, comme souvent on le dit, mais il soutenait qu’elle a appris la chanson de lui », rapporte l’historien.
À Lubumbashi, la légende veut même que Masengo ait écrit la chanson pour Makeba elle-même — cette « Malaïka », un ange dont il aurait été amoureux sans avoir les moyens de l’épouser.
Cette version n’est cependant pas la seule revendiquée dans la région. Au Kenya, la chanson est le plus souvent attribuée à Fadhili William, qui l’aurait interprétée publiquement dès 1958 sur les ondes de la radio « Voice of Kenya » avant de l’enregistrer en 1960 à Nairobi avec son groupe des Jambo Boys. En Tanzanie, un autre musicien, Adam Salim, revendique l’avoir écrite dès le milieu des années 1940, soit près d’une décennie plus tôt.
Trois pays, trois mémoires d’une culture urbaine partagée
« Je ne pense pas qu’on puisse prouver l’un ou l’autre. Je pense que ce que ça montre, c’est que la culture urbaine, la culture des villes entre le Katanga et l’Afrique de l’Est, est une culture très interreliée, et que les thèmes musicaux, aussi bien que les paroles, voyagent. Malgré toutes les barrières coloniales, les hommes circulent », explique Bogumil Jewsiewicki.
Le cœur de ces circulations, dans les années 1960, c’est Nairobi. La capitale kényane est alors un carrefour musical pour toute l’Afrique de l’Est, où l’on parle swahili comme à Lubumbashi — Élisabethville à l’époque. Édouard Masengo Katiti s’y installe avec son cousin Jean-Bosco Mwenda, attiré par les studios d’enregistrement, une industrie du disque et un marché radiophonique en plein essor. « C’est une ville où le marché pour la publicité explose. Et la publicité de l’époque, ce n’est pas les affiches, c’est la chanson, de courtes chansons, et Masengo en vit en grande partie, et il vit très bien à Nairobi. Au-delà des rengaines publicitaires qu’il enregistre pour des marques comme Coca-Cola, il interprète sur les ondes ce que l’on pourrait qualifier de chansons urbaines », précise l’historien.
Masengo y importe aussi son style de jeu venu du Katanga, ce « finger-picking » à la guitare sèche. Avant même que la rumba congolaise ne conquière le continent, c’est donc une autre musique congolaise qui circule déjà vers l’Afrique de l’Est — une musique dont s’inspirent alors les guitaristes kényans de l’époque, parmi lesquels Fundi Konde, Daudi Kabaka et Fadhili William lui-même.
Avec Miriam Makeba, une chanson d’exil devenue hymne continental
Masengo Katiti a-t-il, à cette époque, croisé Miriam Makeba, alors en exil et déjà engagée dans la lutte contre l’apartheid ? Le mystère reste entier. « Ce qui semble le plus vraisemblable, c’est que « Malaika » de Miriam Makeba fait partie du répertoire urbain de l’époque. Elle l’a probablement entendue de Masengo ou de quelqu’un d’autre — nous ne le saurons jamais — et l’a portée pour une carrière mondiale », conclut Bogumil Jewsiewicki.
Miriam Makeba en enregistre en tout cas la première reprise internationale en 1965, sous le titre « Malaika (My Angel) », avec Harry Belafonte, sur l’album An Evening with Belafonte/Makeba. Elle en ralentit le tempo et y ajoute un troisième couplet, sans jamais en revendiquer la paternité. Cette version deviendra la référence sur laquelle s’appuieront la plupart des reprises ultérieures, notamment celles de Boney M. et de Pete Seeger.


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