Séfou Fagbohoun : itinéraire d’un baobab de la politique et des affaires au Bénin
L’homme d’affaires et ancien député béninois Séfou Fagbohoun est décédé ce samedi 22 août 2026 à Adja-Ouèrè, dans le département du Plateau. Fondateur du MADEP et acteur économique de premier plan pendant plusieurs décennies, il laisse derrière lui un parcours étroitement lié à l’histoire politique et économique du Bénin depuis le renouveau démocratique.

SUMMARY
Séfou Fagbohoun n’est plus. L’homme d’affaires et ancien député béninois est décédé ce samedi 22 août 2026 dans sa commune natale d’Adja-Ouèrè, dans le département du Plateau. Il avait 80 ans. L’information, annoncée par plusieurs médias béninois, a notamment été confirmée par Louis Vlavonou, qui lui a rendu hommage en le présentant comme son « mentor ».
Né le 26 janvier 1946, Séfou Fagbohoun faisait partie de ces personnalités dont l’influence a longtemps dépassé le cadre d’une fonction officielle. Homme d’affaires, responsable politique, ancien parlementaire et figure tutélaire dans le Plateau, il a traversé plusieurs décennies de la vie publique béninoise, entre ascension économique, alliances politiques, passages dans l’opposition et affaires judiciaires.
À Adja-Ouèrè et plus largement dans le Plateau, son poids politique lui avait valu les surnoms de « patriarche » ou de « baobab ». Jusqu’à un âge avancé, son nom est resté étroitement associé à cette région où il disposait d’un important réseau politique et social.
Quelques mois avant sa disparition, le 26 janvier 2026, parents, proches, responsables politiques et populations s’étaient retrouvés à son domicile à l’occasion de ses 80 ans. L’événement avait été l’occasion de célébrer une personnalité dont l’influence locale demeurait forte malgré son retrait progressif de la première ligne politique.
Une fortune bâtie dans le commerce et les hydrocarbures
Présenté comme un autodidacte, Séfou Fagbohoun a d’abord construit son influence loin des institutions politiques. Il fait fortune dans le commerce, notamment grâce aux échanges entre le Bénin et le Nigeria, avant d’étendre progressivement ses activités à plusieurs secteurs.
Au fil des années, il prend la tête de différentes structures économiques et développe notamment des intérêts dans les hydrocarbures et l’agro-industrie. Son groupe devient l’un des acteurs importants du monde des affaires béninois, tandis que sa réussite économique lui ouvre progressivement les portes de la vie politique.
L’une des opérations les plus importantes de son parcours économique intervient en 1999 avec la privatisation de la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers (SONACOP). La Continentale des pétroles et investissements (CPI), dont Séfou Fagbohoun était le président, devient alors actionnaire majoritaire de l’entreprise.
L’accord portant sur l’acquisition de 55 % du capital avait été signé le 2 avril 1999 et l’opération finalisée le 30 juin de la même année. L’État conservait 35 % du capital, tandis que 10 % étaient destinés au personnel de la société. Cette opération constitue l’un des épisodes les plus marquants de son ascension dans le monde des affaires.
Le MADEP, instrument de son influence politique
Parallèlement à ses affaires, Séfou Fagbohoun s’investit pleinement dans la politique. En 1997, il fonde le Mouvement africain pour le développement et le progrès (MADEP), formation qui va rapidement s’imposer parmi les partis influents de l’époque.
Très implanté dans l’Ouémé et surtout dans le Plateau, le MADEP devient l’une des composantes de la mouvance soutenant le président Mathieu Kérékou. Aux élections législatives de 2003, le parti remporte neuf des 83 sièges de l’Assemblée nationale.
Antoine Kolawolé Idji, l’une des principales figures du parti, est ensuite élu président de l’Assemblée nationale. À cette période, le MADEP occupe une place importante dans les équilibres politiques de la majorité présidentielle et dispose d’un ancrage électoral particulièrement solide dans le Plateau.
Séfou Fagbohoun lui-même siège à plusieurs reprises à l’Assemblée nationale, notamment au cours des première, cinquième et sixième législatures. Son influence dépasse cependant largement ses propres mandats. Dans le Plateau, il s’affirme comme un véritable faiseur de rois, capable de peser sur les investitures, les alliances et les rapports de force électoraux.
De puissant allié à opposant au régime Boni Yayi
La trajectoire de plusieurs responsables politiques béninois s’est croisée avec la sienne. Après l’annonce de son décès, Louis Vlavonou a notamment rappelé que Séfou Fagbohoun lui avait donné sa première opportunité électorale en le positionnant sur une liste aux législatives de 2003.
Le parcours de l’homme d’affaires a toutefois été profondément marqué par l’affaire SONACOP. Le 4 juin 2006, quelques semaines après l’arrivée de Boni Yayi au pouvoir, Séfou Fagbohoun est arrêté par la Brigade économique et financière dans une procédure liée à la gestion de la société pétrolière.
Il passe près de deux ans en détention avant d’être libéré en 2008. L’État avait entre-temps engagé des démarches pour reprendre le contrôle de la SONACOP, faisant de ce dossier l’un des épisodes judiciaires et économiques les plus retentissants du début du premier mandat de Boni Yayi.
Cette affaire intervient dans une période de rupture politique. Proche de Mathieu Kérékou et de sa mouvance, le patron du MADEP se retrouve dans l’opposition sous la présidence de Boni Yayi. Les années suivantes restent marquées par des rapports difficiles avec le pouvoir et par d’autres procédures judiciaires.
Des contentieux judiciaires au rapprochement avec Patrice Talon
Un autre dossier a notamment concerné un contentieux foncier autour d’un domaine situé à Gbahouété, dans la commune d’Adja-Ouèrè. Séfou Fagbohoun affirmait avoir acquis cette parcelle en 1999 avant qu’un différend ne surgisse plusieurs années plus tard autour de l’installation de la Nouvelle cimenterie du Bénin.
L’affaire avait donné lieu à une longue procédure judiciaire. En 2018, l’homme d’affaires avait notamment été entendu par la justice avant d’être remis en liberté sous convocation. Le dossier était venu s’ajouter aux nombreuses turbulences ayant jalonné son parcours après son passage du statut d’allié du pouvoir à celui d’opposant.
Après plusieurs années dans l’opposition et diverses recompositions politiques, Séfou Fagbohoun opère un nouveau rapprochement avec le pouvoir à partir de 2020. Le 13 février de cette année-là, il rencontre Patrice Talon à Cotonou, accompagné notamment de sa fille Karamatou Fagbohoun.
Quelques jours plus tard, le 22 février, il officialise son adhésion au Bloc républicain lors d’une cérémonie organisée à la Maison des jeunes d’Adja-Ouèrè. Il explique alors son choix par sa volonté de contribuer au développement du Plateau, à la promotion des cadres de la région, à l’emploi des jeunes et à la réalisation d’infrastructures.
Le « patriarche » du Plateau jusqu’à ses derniers jours
Ce ralliement illustre une nouvelle fois la capacité de Séfou Fagbohoun à se repositionner au gré des grandes recompositions de la vie politique béninoise. En septembre 2022, il avait encore réaffirmé son appartenance au Bloc républicain à l’occasion d’une visite des responsables du parti dans le Plateau.
Ces dernières années, Séfou Fagbohoun s’était progressivement retiré de la première ligne politique pour vivre davantage dans son Adja-Ouèrè natal. Son influence continuait néanmoins de se faire sentir dans le Plateau, où son parcours politique et économique avait contribué à façonner plusieurs générations de responsables locaux.
Homme d’affaires devenu responsable politique de premier plan, il aura connu aussi bien les sommets de la puissance économique que les périodes de détention, les ruptures politiques et les réconciliations. Son parcours raconte, à bien des égards, une partie de l’histoire politique du Bénin depuis les premières années du renouveau démocratique.
De Mathieu Kérékou à Patrice Talon, en passant par les années Boni Yayi, Séfou Fagbohoun aura ainsi traversé plusieurs régimes, tour à tour allié du pouvoir, opposant, député, chef de parti et figure incontournable du Plateau. Les circonstances précises de son décès n’avaient pas encore été rendues publiques dans l’immédiat.

Comments